Qu’évoquent pour vous l’Abkhazie et ce drapeau qui vous tend la main ?

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Probablement pas grand-chose. Pour les gens qui ont grandi en URSS, il s’agit d’un Pays de Cocagne célèbre pour son cognac: un petit territoire gorgé de soleil où d’élégants sanatoriums faisaient face à la plage, et où continue de mûrir les fruits. Les vacanciers russes, en particulier ceux qui ne peuvent se payer Sotchi, continuer d’y affluer.

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Vue sur la Mer Noire

Pour des Européens de l’Ouest, l’image sera peut-être différente. L’été 2008. Souvenez-vous : alors qu’une grande partie du monde avait le regard braqué vers les Jeux Olympiques de Pékin, un conflit éclair éclatait dans le Sud-Caucase. Déterminer lequel des deux belligérants, la Russie ou son voisin méridional la Géorgie, a provoqué cette « Guerre des cinq jours » reste sujet à polémique. A Bruxelles, on murmure que le Président géorgien Mikheil Saakachvili avait, maladroitement, mis le feu aux poudres. Au final, deux régions sécessionnistes se sont encore davantage détachées de la carte géorgienne : la République d’Ossétie du Sud et celle d’Abkhazie.

Carte des ethnies et des langues du Caucase

Carte des ethnies et des langues du Caucase

Faire une synthèse de la longue histoire de l’État abkhaze relève de la gageure: une oscillation continue entre indépendance, autonomie et assujettissement. Au final, en 1931, la République socialiste soviétique autonome d’Abkhazie est intégrée au sein de la République de Géorgie. A contre-cœur pour ses habitants. Mais voilà, le principe d’auto-détermination des peuples n’avait pas le vent en poupe sous le règne de Staline. En 1992, dans le chaos ambiant une sale guerre civile éclate après la déclaration d’indépendance. Plus de 6’000 soldats morts au combat; entre 15’000 et 22’000 civils massacrés; 250’000 Géorgiens déplacés. Le sort de ces réfugiés continuera de peser lourd sur la situation. Dans le sang, la région fait sécession de la Géorgie. Seize ans plus tard, la Russie reconnaît son indépendance. Aujourd’hui, mis à part elle, seuls quatre pays le font : le Nicaragua, le Venezuela et Nauru. Les archipels polynésiens de Vanuatu et Tuvalu les avaient également suivis, avant de finir par se rétracter. La Géorgie, elle, considère l’Abkhazie comme une région annexée et punit d’emprisonnement toute personne y ayant pénétré depuis la frontière russe.

Poste frontières sur la rivière Psou.

Poste-frontière sur la rivière Psou.

Parmi les membres de l’UE, pour une fois, pas de clivages: l’Europe soutien la Géorgie et n’a jamais reconnu l’Abkhazie.  Federica Mogherini déclarait encore récemment que « l’UE continue de soutenir fermement la souveraineté et l’intégrité territoriale de la Géorgie, dans ses frontières reconnues au niveau international ». Une position identique à celle de sa noble prédécesseur et au diapason des autres institutions: OTAN, Parlement européen, Commission.
Mais de facto l’Abkhazie existe. Avec ses institutions, son armée, ses visas et l’embargo que ses 250’000 habitants subissent depuis six ans. Les citoyens sont particulièrement engagés politiquement. En comparaison avec les régions voisines, le pays faisait montre d’une relative stabilité démocratique. Mais récemment, tout a basculé. Le 27 mai 2014, une dizaine de milliers de manifestants a convergé pour réclamer la démission du président Alexandre Ankvab. Ils dénonçaient entre autre une intégration insuffisante avec le voisin russe. Des commentateurs ont parlé de « coup d’État « . Le mois suivant, Akvab a démissionné. Une médiation a été mise en place par Vladimir Poutine, afin d’éviter de plonger dans une guerre civile. Le 24 août 2014, un nouveau président a été déjà élu. Parmi ses premières mesures: lever de l’interdiction faite aux étrangers d’accéder à la propriété, et reconnaissance des Républiques populaires d’Ukraine.

Parc de la Gloire à Soukhoumi

Parc de la Gloire à Soukhoumi

Les relations entre l’Abkhazie et la Russie apparaissent largement plus ambiguës que ne l’estiment la plupart des observateurs occidentaux. Elles sont certes très étroites, mais cela ne signifie aucunement que les Abkhazes désirent intégrer la Fédération – contrairement à certains dirigeants des Républiques populaires de l’Ukraine orientale. Le FSB surveillent les frontières; l’armée russe à de nombreuses bases militaires; le rouble circule officiellement; des passeports ornés de l’aigle bicéphale sont distribués. Entre 2009 et 2013, Moscou a dépensé plus de 192 millions d’euros pour équilibrer le budget de la petite république. L’Abkhazie reste bel et bien placée sous perfusion. Mais quelle autre alternative lorsque le reste du monde vous ignore? C’est faute de mieux.

En novembre dernier, une étape décisive a été franchie. Un Accord stratégique sur la politique étrangère, la sécurité, la défense et la coopération économique a été ratifié par les parlements russe et abkhaze. Il prévoit une union douanière et un espace de défense et de sécurité commun, c’est à dire ni plus ni moins qu’une intégration militaire et, en cas d’agression externe, un commandement unique russe. La Géorgie l’a commenté sans nuance comme « une forme d’annexion ». Moscou s’est engagé a versé 87 millions d’euros rien que pour l’année 2015. A Soukhoumi, la capitale, des manifestations ont réuni un millier d’opposants abkhazes, réfractaires à cette perte de souveraineté .

L’UE a elle réagi par un sérieux froncement de sourcil. Le 18 décembre 2014, le Parlement européen a adopté à une large majorité une résolution appelant la Fédération de Russie à revoir les termes de l’accord. Ce dernier est considéré comme un « pas vers une annexion entière de l’Abkhazie ». Le même jour, le Parlement a accepté le nouvel accord d’association UE-Géorgie. L’Europe a clairement fait son choix.

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En attendant, les pourparlers avec la Géorgie piétinent. Les 9 et 10 décembre dernier, le 30ème round de négociations sur le Sud-Caucase s’est tenu à Genève, sous les auspices des Nations-Unis, de l’UE et de l’OSCE et le patronage de la Russie et des Etats-Unis. Ces rencontres sont le seul forum de dialogue entre les représentants politiques. L’ancien ministre des Affaires étrangères abkhaze nous l’avaient confié personnellement en 2013: c’est une belle occasion pour envoyer des stagiaires se former, mais personne n’ose espérer davantage.

Ce qui frustre particulièrement les Abkhazes, c’est ce refrain diphonique de l’Europe. En 2008, les citoyens du Kosovo ont déclaré leur indépendance, dans un situation semblable en de nombreux points à la leur. Pourquoi donc les capitales européennes ne daignent toujours pas s’intéresser à leur sort ?

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Angie Pataraya, une étudiante abkhaze engagée dans la société civile relève que la situation a radicalement changé durant ces deux dernières années.

De manière générale, comment la situation a-t-elle évolué ces dernières années? Que penses-tu de votre nouveau président ?

« Elle a radicalement changé en 2014. Suite à d’importantes manifestations [en mai N.d.A] contre le gouvernement, le Président Alexandre Ankvab a été contraint de démissionner. Son successeur, Raul Khadzhimba a formé un cabinet dont les membres sont très controversés. Bien-sûr, il y a plusieurs nouvelles têtes dans le gouvernement qui nous redonne espoir, mais aussi certaines qui me sont tout à fait odieuses. Malheureusement, les confrontations et les critiques mutuelles entre les différentes parties de la société n’ont fait qu’augmenter, tant sur le plan personnel que professionnel. A mon avis, cela est une menace à la cohérence de notre société, surtout si l’on prend en compte la taille de la population abkhaze. Quant à Khadzhimba lui-même, je peux dire qu’il s’agit d’un homme bon, délicat, intelligent. Il essaie de consolider la paix. Mais être une bonne personne ou être un président, cela n’est pas la même chose. Je suppose que Khadzhimba endure une forte pression de la part de divers groupes, tant politiques qu’économiques, qui tentent d’obtenir plus de pouvoir et de contrôle. Ainsi je ne peux pas dire quelle part de pouvoir le président détient encore entre ses mains aujourd’hui. Et la façon dont il va l’utiliser dans le futur demeure une question. Pour l’heure, le peuple vit dans l’attente de réformes importantes et désire une augmentation du niveau de vie. Et bien sûr, le bien-être du pays est associé avec la figure du président. Les gens préfèrent attendre une action du gouvernement plutôt que d’entreprendre eux-mêmes quelque chose.
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Depuis l’élection de Guiorgui Margvelachivili à la présidence géorgienne en novembre 2013, y a-t-il eu une évolution dans les relations avec votre voisin ?

« Il ne s’est pas produit de changements majeurs dans les relations avec la Géorgie. Seulement de nouvelles provocations et des actes terroristes dans la région frontalière de Gali. Je pense qu’il va y avoir un renforcement de la frontière entre la Géorgie et l’Abkhazie à travers un nouveau déploiement de soldats russes. Il n’y a également pas d’issue dans le processus de négociations. En fait, même les réunions de diplomatie officieuse organisées par les acteurs civils [second track diplomacy] sont en panne. Aucune idée n’est avancée et le processus n’avance pas. »

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Quel est l’avis que se font les Abkhazes de l’UE, en particulier en lumière du nouvel accord de partenariat qu’elle a signé avec la Géorgie (accord de libre-échange global et approfondi – DCFTA) ?

«La perception qu’ont les Abkhazes de l’UE n’a en tout cas pas changé; elle s’est même dégradée .En fait elle se dégrade de jour en jour puisque l’UE n’a rien entrepris de significatif pour les Abkhazes: ni sur le plan politique, ni via un soutien à des initiatives sociales (projets éducatifs, soutien financier, etc.) Avec la situation en Ukraine, dans ce conflit entre la Russie et l’UE, les Abkhazes soutiennent surtout la politique de la Russie et demeurent plutôt sceptique sur le rôle que peut jouer l’Union pour leur pays. »

« Honnêtement, les Abkhazes font peu de cas de la politique en Géorgie. Seul un petit nombre se préoccupe de cela. La majorité veut surtout garder de bonnes relations avec la Russie et c’est tout. Puisque personne ne se soucie de la Géorgie, personne ne se soucie de l’accord entre la Géorgie et l’UE. Bien-sûr, le Ministère des Affaires étrangères a commenté ceci, de même qu’un ou deux activistes de la société civile qui sont engagés dans un processus de négociation informel. Avec une telle politique, l’UE et le reste du monde poussent l’Abkhazie encore plus proche de la Russie. Presque tout est fait pour nous forcer à embrasser complètement la Russie, puisque qu’il n’y a aucune autre option. »
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Quelle est ton opinion concernant l’accord de partenariat que l’Abkhazie a conclu avec la Russie en novembre? Est-ce qu’il signifie une perte de souveraineté pour ton pays ?
« Personnellement, j’y étais opposée. Je ne considère pas cela comme une perte totale de souveraineté. Mais voilà, nous nous retrouvons bien à partager une grande part de notre souveraineté avec notre « allié » russe. Évidemment notre relation va devenir encore plus proche et serrée. L’argent signifie beaucoup, de même que la sécurité. Ces deux éléments sont l’offre principale que la Russie nous fait et c’est ce que nous désirons également de sa part. Mais en fin de compte, c’est une relation trop étroite. Sur ce sujet, je suis davantage critique envers les Abkhazes que les Russes. Ceux-ci ne font que suivre leur intention politique. C’est aux Abkhazes de la nuancer. »

Dans le monastère de Nouvel Athos

Dans le monastère de Nouvel Athos