Le principe « un pour un » évoqué au début du mois de Mars semble se concrétiser grâce à l’accord entre l’UE et la Turquie sur la politique de gestion des flux migratoires. A partir du dimanche 20 mars les personnes entrées irrégulièrement en Grèce, par la Turquie y seront renvoyées. Afin de minimiser les requêtes d’asile et pour légaliser le renvoi, la Grèce doit reconnaître la Turquie comme État tiers sûr, même si la Grèce elle-même ne remplit ces critères (voir Cour EDH : M.S.S c. Belgique et Grèce). C’est ainsi que le renvoi des migrants sera légalement possible. Aussi, que ce soit en Grèce ou en Turquie les institutions de l’UE et UNHCR les aiderons activement. Ce type de monitoring permettra une procédure légale du renvoi des migrants vers la Turquie.

Pour le moment, le rôle prévu pour les îles grecques est d’assurer le renvoi des réfugiés. Pour un réfugié renvoyé depuis une île grecque, un réfugié sera admis dans l’UE directement depuis le territoire turc. Dans l’accord, les États membres ont prévu un plafond de 72.000 réfugiés. Mais la Hongrie et la Slovaquie ont déjà officieusement annoncé qu’ils n’accepteront pas ces quotas.

Il ne s’agit pas d’un projet « gratuit ». En effet, l’UE a promis 3 milliards d’euros pour améliorer les conditions de vie d’environ 2,7 millions des réfugiés qui se trouvent en Turquie. Et encore 3 milliards de plus sont prévus jusqu’à la fin 2018 si les conditions restent aussi mauvaises. Dans tous les pays les critiques se font déjà entendre. La Repubblica écrit que 19 associations non-gouvernementales européennes, où figure entre autres Oxfam, ont déjà protesté contre cet accord, en accusant l’UE d’avoir trahie les valeurs européennes, comme la solidarité. Selon eux, la Turquie et l’UE doivent collaborer, mais surtout pas en faisant de la question migratoire un marché économique et politique.

Et le marché politique prévoit la libéralisation des visas pour les turcs, mais seulement si Ankara remplie les 72 critères d’ici juin. Fait intéressant, au début décembre quand l’UE et Ankara ont commencé à discuter intensivement de la question migratoire, le Premier Ministre turc Davutoglu a annoncé que d’ici 9 mois l’UE libéralisera le régime des visas. L’autre compromis de Bruxelles, est celui de l’ouverture des chapitres pour la négociation à l’adhésion. Nicosie a déjà fait comprendre que cette décision était mal venue. Même François Hollande dit qu’il ne fallait pas s’attendre à quelque chose de « spectaculaire » dans le chemin d’Ankara vers l’adhésion.

Mais, ceci pose la question : est-ce que l’UE cède à Erdogan ? Même hier le président turc a accusé l’UE de « danser dans un champ des mines », d’être malhonnête, de supporter le mouvement kurde PKK sans rien dire sur la position difficile de ce peuple et que la Turquie « prêtera l’oreille aux critiques européennes concernant le respect des droits de l’homme que lorsqu’elles seront justifiées ». Erdogan donne aussi une leçon d’humanité : « Alors que la Turquie accueille trois millions (de migrants), ceux qui sont incapables de faire de la place à une poignée de réfugiés et qui, au coeur de l’Europe, maintiennent des innocents dans des conditions honteuses, doivent d’abord regarder chez eux ». Un message plutôt fort et clair. Donc, même si l’on parle d’accords politiques importants Erdogan est dur : il ne veut pas s’aligner à l’UE.

Et l’UE ? Quelle est la réponse après les 12 sommets de ces derniers 11 mois ? Il semble qu’il n’ait rien à dire. Il y a un accord – simplement. Il ne semble important de savoir avec qui, quoi et pourquoi. Surtout, pourquoi mentionner l’ouverture des négociations avec Ankara quand la solidarité européenne est menacée ? Donc, la Turquie d’Erdogan est bienvenue quant-elle sert au renvoi des réfugiés pour sauver certains gouvernements européens ? Comment expliquer au public européen que la Turquie deviendra tout d’un coup pour l’Europe un Pays tiers sûr ? Est-ce qu’il n’est pas paradoxal que les gouvernements européens luttent contre les populismes en renvoyant les réfugiés en Turquie et en disant dans le même temps qu’ils ouvriront des chapitres avec la même Turquie, qui pour les populistes est vue comme une ennemie des valeurs européennes ? Dans ce cas, il semble difficile n’être pas d’accord avec les critiques provenant du Parlement Européen. Manfred Weber (PPE) parle de « chèque en blanc » à Ankara, Guy Verhofstadt (ADLE) dit qu’on a donné « les clés de l’Europe au sultan Erdogan » et Gabriele Zimmer (GUE) parle « d’ignoble marchandage ».

Il s’agit d’une cohérence européenne. Une cohérence qui souvent ne considère pas les résultats à long terme. Le Règlement de Dublin (I-II-III) est un des exemples classiques. Personne n’a écouté les lamentations de l’Italie et de la Grèce, lesquelles déjà à partir des années 1990 protestent contre ce type de règlement.

Une cohérence européenne aussi politique, souvent égoïste, qui prend en considération l’agenda à court terme, d’une élection à l’autre. Pire encore, comme le souligne l’ex-premier ministre italien Mario Monti dans ces derniers interviews : d’un sondage à l’autre. Une chose est sûre : même s’il est extrêmement difficile de gérer la politique migratoire, elle restera une tâche historique de l’UE et notamment des certains gouvernements européens.