Dès 1999, le Nigéria entretient des relations commerciales privilégiées avec la Chine. Cependant, elles se sont davantage intensifiées dans les années 2000, notamment le projet pétrolier de 2011 qui consiste en un financement dans des infrastructures pétrolières dans le delta du Niger (la région la plus riche en pétrole au Sud du Nigéria) par la Chine via un emprunt à un taux d’intérêt zéro en échange de leur construction et de leur gestion par des compagnies chinoises à long terme[1]. En effet, le pétrole est une des principales ressources, dont la Chine dépend pour soutenir sont industrialisation en plein essor, donc sa convoitise préoccupe des pays tels que la France, le Royaume-Uni et les Etats-Unis qui le pompaient jusque-là sans inquiétude depuis 50 ans. Du côté des autres membres de l’OPEP, les pétromonarchies arabes s’inquiètent d’un Nigéria trop puissant économiquement qui pourrait ne plus se soumettre au diktat de l’Arabie Saoudite et du Qatar sur le marché du pétrole et du gaz.

Concernant la situation politique locale, depuis son indépendance, ce pays est en proie à des tensions interethniques instrumentalisées par le politique sur fond religieux. En effet, ce sont essentiellement les mêmes ethnies qui se disputent le pouvoir, à savoir les Haoussa, les Funali et les Kanuri à majorité musulmane au Nord particulièrement précaire et analphabète, les Ibo et les Yoruba à prédominance chrétienne au Sud prospère et instruit. Ainsi, cet écart de développement socio-économique cristallise les divisions ethniques mobilisées par le politique, contribuant ainsi à la formation d’un terreau propice pour la création d’un groupe terroriste tel que Boko Haram.

Abordons à présent Boko Haram, il s’agit du nom abrégé d’un groupe terroriste crée à Maiduguri au Nord-Est du Nigéria par le prédicateur Mohamed Yusuf en 2002, remplacé par Abubakar Shekau à sa mort en 2009). Or, l’origine de ce mouvement est bien plus lointain, car il date de 2000 lors de la fondation de la secte « Jama’atu Ahlul Sunna Lidda’awati Wal Jihad » signifiant la « communauté des disciples pour la propagation de la guerre sainte et du jihad ». Donc, depuis son origine, ce mouvement islamiste évolue au gré des événements politiques nigérians et des orientations géostratégiques dessinées par les grandes puissances occidentales, dont les médias le mentionnent comme étant anti-occidental et rejetant toute forme d’Islam modéré et d’éducation. Or, « boko » signifie « livre » ou plus largement « instruction » en haoussa et « haram » signifie « interdit » en arabe opposé à « halal » (ce qui est permis en Islam)[2]. Donc, leur nom se traduit littéralement par « l’instruction est interdite ». Mais, où se trouve donc la mention anti-occidentale ?

En supposant qu’ils rejettent les valeurs occidentales et en particulier l’instruction occidentale, pourquoi ne s’attaquent-ils pas aux universités privées telle que l’Université américaine ABTI[3] à Yola dans un Etat du Nord-Est nigérian où Boko Haram a déjà sévi ou encore aux infrastructures pétrolières exploitées par des multinationales et des Etats occidentaux près desquelles ils ont lancé des attaques, au lieu de s’attaquer systématiquement à des écoles publiques (par exemple, l’attentat au collège de Potiskum le 10 novembre 2014) et à des marchés du Nord du pays (l’attentat à la bombe du marché bondé de Maiduguri le samedi 10 janvier dernier)[4]?

En effet, ils sévissent dans une région bien délimitée qui part du Nord-Est en allant vers le centre du Nigéria et par-delà les frontières camerounaises, nigériennes et tchadiennes. Non seulement, ils épargnent les infrastructures pétrolières sous contrôle occidental, dont les principales compagnies pétrolières sont Shell, Exxonmobil, British Petroleum ou encore Total ainsi que leurs sous-filiales, mais encore ils se déplacent dans une zone restreinte facilitant le renforcement d’un éventuel contrôle suivant la volonté politique et les moyens financiers mis à disposition dans cette lutte anti-terroriste.

Revenons sur l’épisode de l’enlèvement des 200 lycéennes de Chibok le 14 avril dernier dans l’Etat de Borno. Michelle Obama avait exhortée leur libération en se joignant au slogan « Bring back our girls » contribuant à une vague médiatique d’indignation dans le monde entier qui a suscité l’envoi d’experts civils et/ou militaires de la part des gouvernements américains, français et anglais. Cependant, le gouvernement américain s’est saisi de ce rapt pour justifier le renforcement de ses bases militaires au Sud du Nigéria, une région particulièrement riche en ressources minérales et énergétiques, afin de contenir, sinon exclure la Chine[5].

Sur le terrain, le gouvernement nigérian met un terme à la formation militaire américaine en décembre dernier après à peine six mois de collaboration et de présence américaine passive. Les raisons de cela restent encore floues permettant ainsi l’émergence de diverses rumeurs : une d’entre elles est que le gouvernement américain refuse de vendre des armes et des équipements militaires à l’armée nigériane jugée incapable et corrompue selon l’ambassadeur nigérian à New York[6] ou encore que des camions de l’ONU ont été retrouvés au Cameroun transportant des caisses d’armes en direction de Boko Haram, une rumeur qui affole l’ensemble de la toile africaine depuis quelques semaines.

Pour conclure, ce groupe terroriste ne vise pas l’annihilation de l’Occident comme on le clame si souvent dans les médias en général, mais plutôt l’affaiblissement du gouvernement nigérian, le premier pays producteur de pétrole d’Afrique et la sixième du monde, dont la croissance de production effraie notamment les pétromonarchies arabes qui financent partiellement ce groupe. Outre leur ambition de mettre en place un califat au Nord du Nigéria qui se soumettrait à la charia, Boko Haram mène des attaques sanglantes exclusivement contre les forces de sécurités nigérianes et les populations civiles locales qui sont relayées massivement autant que celles des autorités nigérianes sont censurées. Donc, Boko Haram serait un cheval de Troie utilisé par les oligarchies occidentales impérialistes comme un bras droit armé pour contrer la Chine dans cette région africaine ainsi que pour détruire la première puissance économique africaine qu’est devenu le Nigéria depuis 2014 en le divisant en deux états comme au Soudan. Le gouvernement nigérian est ainsi perçu comme faible et donc vaincu d’avance ne pouvant qu’accepter l’aide militaro-civile occidentale: « comment l’embrasser pour mieux l’étouffer »[7]!

Notes de bas de page

[1] http://www.afriquechine.net/2011/la+chine+et+le+petrole+du+nigeria.html

[2] http://www.rtbf.be/info/monde/detail_qu-est-ce-que-boko-haram-au-nigeria-quatre-questions-pour-comprendre?id=8262662

[3] http://www.cairn.info/revue-politiques-et-gestion-de-l-enseignement-superieur-2008-1-page-75.htm

[4] http://www.jeuneafrique.com/infographies/2014/carte-boko-haram/carte.html [5] https://www.wsws.org/fr/articles/2014/mai2014/nige-m12.shtml

[6] http://www.rfi.fr/afrique/20141202-vives-tensions-nigeria-etats-unis-boko-haram-defense-chibok-armee/

[7] http://www.michelcollon.info/Boko-Haram-le-bras-arme-de-l.html