Le 1er mai dernier, l’Alternative für Deutschland (AfD) « Atlernative pour l’Allemagne »  s’est réunie en Congrès à Stuttgart autour de Frauke Petry, la co-présidente du Parti. Une femme à la tête d’un parti populiste de droite, un 1er mai ? La ressemblance avec le FN est frappante en apparence, et se confirme à la lecture du programme du parti : « L’Islam ne fait pas partie de l’Allemagne ! ».

Pour autant, l’ascension de ce parti, fondé à l’occasion des élections fédérales allemandes de 2013, ne peut en aucun cas être comparée à celle du Front National.

Pour comprendre l’ascension de l’AfD, il faut s’intéresser à ses débuts. Même si le parti fut crée il y a seulement 3 ans, son visage a bien changé depuis sa fondation.  Si aujourd’hui l’AfD fait la guerre aux musulmans, tel n’était pas le cas en 2013, ou du moins apparence.
L’AfD est né de l’initiative d’un économiste, Bernd Lucke, professeur à l’Université d’Hambourg et ancien partisan de la CDU, qui claquera finalement la porte du parti en 2015. La ligne initiale de l’AfD se veut eurosceptique, car né en réaction avec l’actualité de 2013, monopolisée par les débats sur le sauvetage de la zone euro et la crise des dettes souveraines grecques. Si aujourd’hui l’AfD affiche une couleur populiste, xénophobe et islamophobe assumée, tel n’était pas le cas au moment de sa création.  L’AfD joue aujourd’hui sa stratégie en attisant les passions, la peur et la haine de ses partisans, la situation n’était pas la même jusqu’à l’an passé.

Le concept du migrant utile

Initialement, l’AfD avait fondé sa stratégie sur une sorte d’appel à la « raison », au calcul, à la logique des électeurs, ses revendications anti-immigration et anti-euro étant basées sur des théories économiques. Son combat principal est de préserver le système social national des « abus » causés par des migrants « inutiles », au sens économique du terme. Il stigmatise l’immigrant comme un profiteur, arrivant en Allemagne dans le but de percevoir l’aide sociale et non contribuer au pays. Ainsi le parti n’affichait pas une politique anti-migratoire stricte mais prônait une immigration fortement sélective, sur des critères économiques. Ce concept d’utilité économique s’articulait également avec une autre branche conservatrice du parti incarnée par Beatrix von Storch,  prônant l’image de la famille modèle allemande : un père, une mère et quatre enfants pour retrouver l’équilibre démographique allemand vers plus de « natifs » allemands pour contrer le nombre croissant d’immigrants. Pour ces mêmes raisons elle s’oppose également aux théories des genres et aux unions homosexuelles.

L’opposition à l’Eurozone

A cela s’ajoute ce qu’ils appellent les différentes « cultures économiques » européennes, qui leur servent d’arguments pour le rejet de l’Eurozone. Selon eux, l’Europe est divisée en plusieurs « cultures économiques » et pour cette raison, l’Union monétaire n’a pas lieu d’être et est vouée à l’échec. L’euro serait sous évalué pour l’Allemagne et surévalué pour la France par exemple. Bien entendu, certaines figures de l’AfD sous-entendent aussi une supériorité de la culture économique allemande vis-à-vis d’autres cultures économiques européennes comme celles des pays du Sud tels que la Grèce ou l’Espagne. Hans Olfaf Henkel, eurodéputé AfD, a ainsi un jour déclaré que le seul pays « post-ottoman » qui connaît à l’heure actuelle un succès économique est la Turquie, car celle-ci avait été réformée par les Prussiens.

Ce rejet de l’Eurozone est une idée mûrie depuis longtemps dans les esprits des protagonistes du parti qui se sont engagés contre le projet d’Union Monétaire depuis son établissement en 1992 avec le Traité de Maastricht. Nombre de dirigeants du parti se sont d’ailleurs rencontrés au sein de think tanks durant les années 1990-2000  autour de cette thématique, devenue le point central de l’idéologie xénophobe du parti.

Avec cela, l’AfD rejetait également la centralisation de la gouvernance européenne actuelle et souhaitait que le principe de subsidiarité soit appliqué en faveur des Etats-Nations et non en faveur des entités supranationales comme la Commission européenne. Dans leur programme européen de 2014, l’AfD souhaitait ainsi plus de subsidiarité au lieu du centralisme actuel, ainsi que plus de compétition à la place d’une harmonisation, pour reprendre l’idéologie libérale du parti et attirer l’électorat du FDP (libéraux), dont Marcus Pretzell, figure importante de l’AfD est un ancien partisan déçu. Dans cet esprit de compétition et d’efficacité économique, l’AfD est bien entendu contre toutes mesures égalitaires comme celle d’une parité entre hommes et femmes.

Ils ne sont pas pour autant contre l’Union Européenne, mais, comme leur nom le sous-entend, il sont pour une Europe alternative à celle proposée actuellement par l’Union Européenne. Ils souhaitent un retour à une Europe des Nations et des souverainetés nationales puisqu’ils rejettent l’idée d’un demos européen et donc l’idée d’un Etat européen qui puisse décider à l’unisson. C’est pour cette raison qu’en allemand il convient de les qualifier d’euroskeptisch plutôt que europaskeptisch. 

C’est sur ces bases que s’est fondée la ligne populiste du parti, qui a ainsi pendant longtemps porté une opinion xénophobe modérée, ou du moins en apparence. Durant les élections européennes de 2014, l’AfD a particulièrement joué sa campagne sur cette xénophobie « à demi-mots », qui leur a permis d’obtenir 7 sièges au Parlement Européen après un premier échec en 2013 aux élections fédérales allemandes.

Le virage à l’extrême de 2015

Avec la monté en puissance des manifestations PEDIGA contre l’ « Islamisation de l’Allemagne » en 2015, l’AfD se retrouva dans une position délicate : adhérer ou ne pas adhérer au mouvement PEDIGA ? Adhérer au mouvement permettrait au parti d’attirer des électeurs radicaux, mais leur ferait perdre leur électorat de xénophobes « non assumés » pour la plupart constitué d’anciens de la CDU et du FDP.

Ses scores encourageants aux élections locales de plusieurs régions est-allemandes, réputées pour être plus sensibles au mouvement radicaux, ainsi que dans d’autres régions comme à Hambourg ou à Brême, ont fini par forcer le parti à briser le tabou et afficher une ligne clairement anti-migratoire et surtout anti-islam. La parti qui se voulait être à la droite de la CDU a finalement plongé dans l’extrême droite assumée, ce qui a finit par causer la démission de son fondateur Bernd Lucke en 2015 pour fonder l’Alliance pour le progrès et le renouveau (ALFA). Le parti est aujourd’hui présidé par Frauke Petry, une chimiste et entrepreneuse de profession originaire de Dresde, député AfD au parlement régional de la Saxe depuis 2014 et Jörgen Meuthen, un économiste et ancien partisan du FDP.
Ainsi pour comprendre comment un parti d’extrême droite a pu devenir en si peu de temps le troisième parti d’Allemagne*, il faut bien entendu considérer l’actuelle crise des réfugiés qui alimente le discours du parti mais pas seulement. Il y a 5 ans, très peu d’Allemands auraient imaginé un jour un parti populiste d’extrême droite voir le jour dans leur pays, en se pensant épargné du fait de l’héritage historique de l’Allemagne.
En effet, si un parti s’était présenté comme si extrême dès le départ, il se serait certainement vu tout de suite marginalisé par toute la société civile comme cela est le cas avec le NDP, le parti néo-nazi allemand. Pendant deux ans, l’AfD a su séduire à la fois l’électorat susceptible d’adhérer à ses idées radicales, mais aussi le reste de la société civile en gardant une ligne idéologique tout en dissimulation afin d’écarter tout risque de marginalisation. Les flux migratoires sans précédents qu’a connu l’Allemagne au cours de l’année dernière ont permis ainsi à l’AfD de s’approprier un nombre important d’opposants à la politique migratoire de l’actuelle chancelière. L’AfD a désormais brisé un tabou national qui risque de changer de manière définitive la vie politique allemande.

*On estime son électorat à 13% en prévision des prochaines elections fédérales allemandes de 2017

Sources:

BEBNOWSKI, David, Die Alternative fur Deutschland : Aufstieg und gesellschaftliche Repräsentanz einer rechten populistischen Partei, Verlag Fur Sozialwissenschaft, 2015.