André Lieibich

Nataliya Boris: Bonjour professeur Liebich, c’est un honneur de pouvoir parler avec vous. Vous êtes un historien canado-suisse, professeur invité à l’Université de Genève et professeur honoraire à l’Institut de hautes études internationales et du développement (IHEID). Depuis 2016 vous enseignez au GSI un nouveau cours intitulé « Les guerres des Balkans et la fin de la Yougoslavie ». Pourquoi avez-vous choisi ce sujet ? Y-a-t-il encore de l’intérêt pour les Balkans et cette région du monde ?

André Leibich : Par rapport au cours sur les Balkans, je le donne à la demande du MAREM [Master Russie-Europe médiane,  NDLR] qui a constaté ne pas avoir  une offre adéquate sur les Balkans. Je le fais bien volontiers, les Balkans ayant toujours fait partie de ma palette sur l’Europe « médiane ». J’ai donné un enseignement sur la guerre des Balkans à deux reprises, une fois quand la guerre était à peine terminé et quelques années plus tard un séminaire sur l’historiographie de la guerre en ex-Yougoslavie. Ce qui est nouveau maintenant, c’est que je suis face à une génération où la guerre en Yougoslavie est aussi distante que les guerres balkaniques de 1912-1913. Et pourtant, les préjugés restent fortement ancrés, par exemple sur l’unique responsabilité de Milosevic. J’avoue que je suis un peu mal à l’aise d’enseigner uniquement sur la Yougoslavie parce que je connais les langues slaves de l’ouest et de l’est, mais non pas celles du sud.

N.B. : D’où vient cette passion pour l’histoire, l’Europe centrale et orientale, le nationalisme, les guerres des Balkans ?

A. L. : En ce qui concerne ma passion pour l’histoire, il faut dire que je ne suis pas historien de formation. Je suis un politologue. J’ai un diplôme en sciences politiques et j’ai enseigné pendant seize ans les sciences politiques au Canada. Donc je me considère comme un politologue d’orientation historique, voire un historien des idées politiques.

Pourquoi l’Europe centrale et orientale ? Je me suis spécialisé dans cette partie du monde parce qu’elle échappe à la science politique conventionnelle qui est très marquée par l’expérience occidentale américaine. Les politologues vivent dans une normalité libérale démocratique. J’étais aussi un politologue, mais je me suis tourné vers l’histoire après 1989 car les changements en Europe de l’Est étaient décisifs. J’ai compris à ce moment là que la science politique n’avait aucune réponse, aucune explication à ces bouleversements. Personne n’avait prévu de ce qui allait se passer.

Dans les années 1970 et 1980, les politologues ont essayé d’avoir une approche scientifique par rapport à l’Europe de l’Est, bref, de « normaliser » la région pour la faire entrer dans les schémas habituels de science politique. Un exemple: Gordon Skilling, spécialiste de la Tchécoslovaquie, a essayé d’avoir une approche scientifique. [1] Il a théorisé une approche selon laquelle en Europe de l’Est la politique n’était guère différente de celle de l’Europe de l’Ouest, à savoir que ce sont les groupes de pression et de lobbies qui déterminent tout. Un autre spécialiste, McTaggart, a avancé une autre théorie basée sur le pluralisme admis comme norme. Selon lui, Staline ne décidait pas tout: il y avait des groupes d’intérêt et de pression autour de lui. Il y avait donc une certaine tendance d’analyser l’Europe de l’Est par les politologues, mais dans la plupart des cas, ils ont échoué, car on a compris que les sciences politiques sont incapables d’expliquer les changements qui ont eu lieu.

N. B. : A part un intérêt intellectuel, n’y a-t-il pas un intérêt personnel pour l’Europe centrale et orientale ?

A. L. : Si, j’ai des origines polonaises. D’ailleurs, mon père était d’origine de Lviv, autrefois Lwów polonais, désormais une ville ukrainienne. Ma mère était une polonaise de Lituanie, mais elle a grandi à Varsovie. On parlait le polonais à la maison, et la première langue étrangère que j’ai apprise, après l’anglais et le français, c’était le russe !

Mon professeur Adam Ulam était aussi un polonais d’une famille juive très polonisée. [2] Sa famille entière, mis à part son frère Stanisław Ulam qui est devenu un mathématicien célèbre, a péri au cours de la Shoah. Son frère, Stanislaw, a laissé ses mémoires, Adventures of a Mathematician, où il décrit la vie académique dans le Lviv d’autrefois. C’est un récit captivant et émouvant.

Dans les années 1990, je suis parti à la recherche de la maison familiale de mon père, et celle d’Adam Ulam, mon professeur. J’ai réussi à trouver la maison d’Adam, mais pas la mienne. Entre-temps, les rues avaient changé de nom. Dans la Bibliothèque du Congrès [des États-Unis, NDLR] il y a des cartes de toutes les époques et de toutes les parties du monde. Je ne les ai pas consultées assez sérieusement avant mon premier voyage à Lviv. J’ai remarqué toutefois que la seule rue qui n’avait pas changé de nom avec les régimes était la rue Kopernik.

J’ai aussi un intérêt intellectuel. Je crois que c’est une question générationnelle. Quand je suis né, les éléments polonais étaient encore très forts dans ma famille et autour de moi. Et pourtant, mon frère de sept ans mon cadet est devenu un parfait Canadien. Il est né au Canada, il suit les matchs de hockey, il a travaillé pour le gouvernement canadien, il est typiquement canadien, tandis que moi je ne suis pas devenu un Canadien typique. Est-ce que c’est cette différence de sept ans ? Une question générationnelle ?

N. B. : Actuellement, il y a un problème avec les lettres, ou humanities comme le disent les anglophones. Certains pays, comme le Japon, ont récemment décidé de ne pas investir dans les sciences « inutiles ». [3] Pensez-vous que l’histoire, les sciences sociales et politiques sont des sciences inutiles ? D’ailleurs certains historiens pensent que les politologues ne servent également à rien. Qu’en pensez-vous ?

A. L. : J’ai toujours été attiré par les lettres et l’histoire. Les sciences politiques ont eu une évolution de plus en plus mathématique, basée sur la modélisation. A mon avis, les politologues aimeraient bien être comme les économistes, à valoriser des calculs savants et à créer des modèles qui n’ont rien à avoir avec la réalité. Il y a une soif de schématisation chez les politologues que je trouve inappropriée, car la condition humaine ne se laisse pas catégoriser ni expliquer dans les mêmes termes que les phénomènes de la nature. A leur tour, les économistes ont aussi envie d’être comme les physiciens, à modéliser tout, à trouver des explications dites « parcimonieuses » et universalistes qui ne tiennent pas compte de la diversité du monde.

De surcroît il y a une grande mode de big data. On s’y attache sans admettre que si elles ont la prétention de tout expliquer, elles n’expliquent finalement rien d’important. Les big data pourraient être des outils commodes pour, disons, mesurer et expliquer les tendances des consommateurs, pris comme une masse indifférenciée. Mais ça aide très peu à comprendre de grands problèmes de l’humanité.

N. B. : Il est évident que l’histoire domine à l’Est, et les sciences politiques à l’Ouest. Comment pouvez-vous expliquer cela ?

A. L. : Cela s’explique assez aisément. Les sciences sociales n’existaient peu ou pas du tout à l’Est. Certains départements, dont les sciences politiques, ont été formés seulement dans les années 1990, donc il y a une longueur de retard à cet égard à l’Est. Même si les historiens étaient très idéologisés pendant la période soviétique, ils arrivaient à trouver leur « niche»  à l’intérieur de l’histoire. Le mieux c’était de trouver un domaine historique obscur. Bien sûr il fallait citer Lénine dans son ouvrage, mais ils pouvaient faire de la recherche en choisissant les sujets peu courus sur lesquels ils pouvaient dire à peu près ce qu’ils voulaient, surtout en ce qui concerne l’histoire prémoderne.

N. B. : Tandis que vous proposez des cours sur l’Europe centrale et orientale, les départements d’histoire de certaines institutions font le virage envers les histoires transnationales et globales, l’histoire des institutions internationales, l’histoire de femmes. N’est-il pas risqué de proposer une formation et des cours sur l’Europe centrale et orientale qui parait obsolète, probablement « inutile » dans le monde contemporain globalisé ? Faut-il faire une histoire globale ?

A. L. : Effectivement, c’est l’histoire globale et l’histoire du Sud qui est très à la mode à Genève. A la différence des historiens de l’Est, les historiens occidentaux ont la mauvaise conscience d’être riche, d’être blanc, d’être issus de pays impérialistes. Ce sentiment est moindre en Suisse, mais comme nous avons beaucoup d’étrangers ici, dont des Anglais et des Français qui viennent de ces pays impérialistes, nos historiens sont aussi torturés par la mauvaise conscience.

A ma retraire (je suis en principe à la retraite depuis 2013), j’ai été remplacé ici par un Africaniste. On s’est aperçu tardivement qu’il n’y avait plus personne pour étudier l’Europe et en particulier l’Europe centrale et orientale. Si on s’intéresse à l’histoire de l’Est c’est à travers d’autres biais, comme par exemple, l’histoire humanitaire. Ainsi, plusieurs de nos étudiants qui viennent des pays de l’Est étudient l’action des œuvres caritatives internationales dans leurs pays.

N. B. : Donc, peut-on dire que l’histoire globale est un fourre-tout ?

A. L. : Je dirais ça autrement. Ici, on veut sortir de l’histoire nationale à laquelle on est devenu allergique. L’histoire axée sur la nation est encore supportée en Ukraine ou en Roumanie, mais pas en Suisse. L’histoire nationale est considérée comme une voie démodée pour un historien, tandis qu’une histoire globale cherche à éclater les cadres nationaux. N’empêche qu’il est assez difficile de faire une histoire globale de manière non-superficielle !

En fait, on cherche à tout prix à éviter de se renfermer dans le cadre national et occidental. Edward Saïd, malgré ses mérites a fait beaucoup de dégâts en condamnant l’Orientalisme. Personne ne veut être un historien orientaliste, c’est-à-dire quelqu’un qui regarde le reste du monde de la perspective occidentale. C’est une des raisons pour laquelle on ne veut plus étudier l’Ouest et on se concentre sur l’histoire globale, qui à la fin devient, je le répète, une histoire superficielle.

Que peut-on étudier dans l’histoire globale ? Le commerce des esclaves, par exemple, a été analysé, donc on connait exactement le nombre des esclaves exportés depuis le Ghana, mais qu’est-ce que ça nous dit vraiment sur leurs conditions de vie ? Que peut-elle nous dire davantage l’histoire globale ?

N. B. : Il y a une certaine résistance chez les étudiant/es aussi. On leur propose l’histoire globale, transnationale, croisée, etc., mais ils/elles persistent à venir avec des sujets d’histoire nationale. L’histoire nationale plus résistante que l’histoire globale ?

A. L. : Effectivement, j’ai déjà aperçu qu’il y avait un décalage entre l’Est et l’Ouest au niveau des étudiants. En parlant franchement, les étudiants suisses, Français ou Anglais étaient bien moins « globaux » et « transnationaux » que leurs professeurs et qu’ils ne voulaient le montrer. Au fond ils étaient aussi orientés sur leur propre nation mais ils répudiaient le nationalisme, tandis que les étudiants de l’Est l’embrassaient et déclaraient publiquement.

Je crois que c’est de la mauvaise conscience, ce dont Slavenka Drakulič parle également. [4] A l’Ouest les intellectuels ont mauvaise conscience à cause des colonies, de l’impérialisme et autres actes du passé. Tandis qu’à l’Est on n’a pas de mauvaise conscience, parce qu’on a été des victimes, on n’a jamais été responsables de malheurs des autres. Effectivement, les pays de l’Est n’ont jamais eu de colonies, ils ont été souvent minorisés, maltraités, donc ils se sont sentis rarement les maîtres de la situation.

C’est le sentiment général à l’Est, sauf à certains égards pour les Polonais et les Hongrois. Marx estimait déjà que les Polonais et les Hongrois étaient les « nations historiques », car ils avaient eu un Etat, et donc leurs revendications étatiques étaient justifiées. Tandis que les autres nations de la région, les Ukrainiens ou les Slovaques par exemple, elles étaient des débris historiques. La meilleure solution était donc de les arracher à leur culture locale et de les attacher à une autre « grande » culture, de préférence allemande selon Marx et Engels.

Effectivement, le sentiment de la victimisation est très répandu à l’Est. Là-bas, on se demande pourquoi on devrait se sentir coupable ? Pour les torts infligés aux Africains ? Certains disent qu’à ce moment certains Africains vivraient mieux que les habitants de la Galicie ou de la Slovaquie. Les Slovaques sont un très bon exemple, ils ont été fortement magyarisés, marginalisés, privés d’écoles slovaques, etc. Vous ne pouvez pas leur dire qu’ils étaient les oppresseurs, car ils ne vous comprendraient pas.

N. B. : Quel est votre livre préféré sur les Balkans? Quel livre conseillez-vous de lire aux étudiants pour comprendre les guerres aux Balkans?

A. L. : Parmi les mémoires, le livre de David Owen m’a marqué le plus. [5] Serait-ce parce que je partage sa frustration de la politique des grandes puissances envers la Yougoslavie?

[1] H. Gordon Skilling était le co-éditeur, avec Franklin Griffiths, du livre  Interest Groups in Soviet Society (Princeton University Press, 1971).  Il a également publié sur le Printemps de Prague, la dissidence et la société civile en Tchécoslovaquie.

[2] Adam Bruno Ulam (1922-2000), né à Lwów (alors en Pologne, maintenant en Ukraine) était professeur américain d’histoire et de sciences politiques à l’université de Harvard. Il était spécialiste de la Russie et de l’Union soviétique.

[3] Voir par exemple: “Japan’s humanities chop sends shivers down academic spines », The Guardian, September 26th 2015, https://www.theguardian.com/higher-education-network/2015/sep/25/japans-humanities-chop-sends-shivers-down-academic-spines

[4] Public lecture by Slavenka Drakulić: « Intellectuals as Bad Guys? The Role of Intellectuals in the Balkan Wars », http://krytyka.com/en/solutions/podcasts/video/public-lecture-slavenka-drakulic-intellectuals-bad-guys-role-intellectuals

[5] David Owen, Balkan Odyssey, New York [etc.] : Harcourt Brace, 1995.