Tout a commencé par le mythe: le mythe grec du dieu des dieux qui, fou d’amour d’une belle princesse étrangère, échappe à la surveillance de son épouse et se métamorphose en taureau pour s’approcher d’Europe sans l’effaroucher.

C’est une histoire d’amour, ou au moins nous l’avons tous apprise comme telle au début. En effet, même dans la Grèce actuelle, tout enfant en école primaire doit apprendre en outre cette version du récit. Une femme, faible et passive, est enlevée, prise de force et puis abandonnée par un dieu, tout simplement parce que ce dernier cède à ses propres désirs. Voici le rôle attribué à la femme qui a donné son nom au continent européen. L’histoire de l’Europe semble être, depuis ses origines et mythes, une histoire qui relègue la femme.

"L'enlèvement d'Europe" d'après l'illustrateur Patrick Regout.

« L’enlèvement d’Europe » d’après l’illustrateur Patrick Regout.

Pourtant, la femme ne relègue pas l’Europe. Elle y pense constamment, tout au long de l’histoire européenne, face aux réformes politiques, aux conflits territoriaux et idéologiques, aux guerres mondiales. L’apport féminin ne se limite pas à la politique, mais se répand aussi vers la culture, la littérature et les sciences.

Lorsqu’on parle d’Europe et de femmes, des noms comme celui d’Olympe de Gouges ou de Germaine de Staël, dans la période de la Révolution, ou d’Emmeline Pankhurst, à l’origine des premiers mouvements de suffragettes du XIX siècle, nous arrivent à l’esprit. Olympe De Gouges, née Marie Gouze, est la rédactrice de la Déclaration des droits de la femme et de la citoyenne, texte diffusé trois ans après la célèbre Déclaration des droits de l’homme et du citoyen. Cet écrit a suscité chez les femmes du reste de l’Europe moderne l’envie d’être, elles aussi, considérées comme des êtres humains à part entière et, en particulier, de jouir de la même reconnaissance juridique et sociale que les hommes. Triste fut le sort de cette pionnière qui, en raison de son opposition aux atrocités de l’époque de la Terreur en France et de son support à la révolution des femmes, finit par être guillotinée, reniée par son propre fils et puis oubliée pour des décennies par les propres féministes.

Présente aussi à la Révolution et favorable à celle-ci, la romancière d’origine suisse Anne-Louise Germaine Necker, dite Germaine de Staël, endure également des représailles en raison de son activisme politique. Même si elle accueille à bras ouverts l’idéal révolutionnaire, elle publie dans les années 1790 un plaidoyer en faveur de Marie-Antoinette intitulé « Réflexions sur le procès de la Reine », où elle dénonce les misères de la condition féminine. Ayant soutenu l’instauration d’une monarchie constitutionnelle, elle se voit obligée à partir en exil lors du Régime de la Terreur.

Étant rentrée en France avant la montée de Napoléon au pouvoir, Madame de Staël admire ce dernier et voit en lui l’homme grâce à qui les véritables idéaux révolutionnaires allaient triompher. De plus, elle aspirait à devenir éventuellement la conseillère du général Bonaparte. Déçue par le Coup d’État du 18 brumaire, elle publie des romans où elle manifeste sa ferme opposition au régime en place. « Delphine », son ouvrage le plus célèbre, présente les questions politiques et sociales de son temps et dénonce la régression de la condition féminine malgré la Révolution. Ces idées vont à l’encontre du Code civil napoléonien, qui place les femmes sous tutelle du père ou du mari, au détriment des droits qu’elles avaient obtenus dans la Révolution.

Le succès et l’hostilité que lui vaut son roman, la forcent à reprendre le chemin de l’exil. Ses voyages continus vont encore l’enrichir culturellement: Elle apprend l’allemand, découvre la littérature allemande, et rencontre des écrivains de la taille de Schiller et Goethe. Elle entreprend aussi des voyages en Italie et en Angleterre.

Germaine de Staël devient une figure féminine influente en Europe. Elle possédait une véritable ambition politique, en prenant une opposition combative et propagandiste vis-à-vis l’impérialisme napoléonien et la répression des femmes. Tout au long de son ouvrage, elle décrit la femme comme victime d’une société patriarcale qui restreint sa personnalité. Elle est, en somme, une européenne moderne qui explore le continent, emparée de ce qu’elle appelle « l’esprit européen ». Comme elle, les Européennes des XVIII et XIX siècles ont beaucoup voyagé. Ces voyages ont favorisé la circulation des idées, dont les rêves de paix en Europe, sur le territoire européen.

Le pacifisme féministe dans l’Europe de l’entre-deux-guerres

Mais le besoin de paix apparaît le plus souvent après la guerre, et la guerre n’est pas étrangère au peuple européen. Parmi les conflits armés ayant marqué l’histoire de l’Europe, la guerre franco-prussienne, sorte de préambule à la Première Guerre mondiale, est l’un des premiers événements tragiques à susciter avec force l’idée d’une union de paix des peuples européens. En effet, Victor Hugo, représentant de l’humanitarisme européen et figure notable du Printemps des Peuples de 1848, annonce dans son appel à la paix en 1871 : « Et on entendra la France crier !… Allemagne, me voilà !… Ma vengeance, c’est la fraternité !… Soyons la même république, soyons les États-Unis d’Europe, soyons la fédération continentale, soyons la liberté européenne, soyons la paix universelle ! ». Pourtant une fois la paix et l’annexion devenues définitives, Hugo considéra que ses espérances ne sont pas ébranlées, mais ajournées jusqu’au jour où l’Alsace-Lorraine soit restituée.

De la même façon, les effets de cette guerre ont inspiré aux femmes européennes de s’unir, au plan national puis européen, pour faire avancer la paix en Europe. Certes, les mouvements féministes nés dans la seconde moitié du XIX siècle ont donné une place privilégiée aux revendications d’égalité des droits des femmes, mais ils ont évolué vers des courants européistes. Déjà en 1865, l’Association générale des femmes allemandes (en allemand, « Allgemeiner Deutscher Frauenverein »), fondée par Louise Otto-Peters, accordait une place croissante à la concertation des femmes en Europe et à l’internationalisation de leurs luttes, surtout en faveur des droits éducatifs, économiques et politiques, et leur convergence au niveau européen.

Mais c’est dans les années 1890, lorsque le mouvement féministe se radicalise et revendique l’affranchissement total des femmes, qu’il prend aussi une allure pacifiste. L’émancipation des femmes était alors conditionnée à la démocratisation de la société. Pour les féministes allemandes, par exemple, les nationalismes exacerbés et l’impérialisme allemand naissant étaient incompatibles avec l’idée de la femme libérée. Ainsi, les intellectuelles de l’époque, dont l’allemande Malwida von Meysenbug, auteur des « Mémoires d’une idéaliste », encouragent le dialogue des cultures, afin de favoriser la bonne entente entre les peuples européens, tels que la France et l’Allemagne. Des jeunes comme la théoricienne marxiste d’origine polonaise Rosa Luxembourg, et Clara Zetkin, femme politique allemande, s’engagent de plus en plus aux mouvements internationalistes comme le socialisme ou le communisme, pour tenter de mettre fin au totalitarisme de l’Empire allemand.

Quasi trente ans après la création du mouvement dirigé par Louise Otto-Peters, naît en Allemagne la Fédération des associations des femmes allemandes (en allemand, « Bund Deutscher Frauenvereine»), symbole d’un rassemblement féminin majeur à influence et audience internationales. Toutefois, ce mouvement féministe était marqué par un nationalisme fervent, qui critique les socialistes et les pacifistes, et par une orientation quasi religieuse.

À la veille de la Première Guerre mondiale, le mouvement se réoriente et n’aperçoit plus le nationalisme avec faveur. Les exigences politiques de ce mouvement s’affirment sur la lutte pour l’établissement de la démocratie en Allemagne et en toute l’Europe. Pour la femme européenne, c’est le début d’une période riche en congrès internationaux, sous l’impulsion du parti socialiste ou du mouvement pacifiste.

Pour plusieurs femmes, leur adhésion aux partis socialistes dans la deuxième moitié du XIX siècle se fait par l’intermédiaire de leur mari. Les mouvements de l’époque réclamaient ouvertement le droit de suffrage pour les femmes d’abord en Allemagne et puis dans le reste d’Europe. En effet, l’écrivain féministe Hedwig Dohm déclare en 1876 que, « Aussi longtemps que l’homme voudra et que la femme devra, nous ne vivrons pas dans un État fondé sur le droit , mais sur la violence ». Lors de l’éclatement de la guerre en 1914, la plupart de ces mouvements font preuve de loyauté nationale et renoncent à leur orientation internationale. Seules les pacifistes essayent de s’unir contre la discorde en Europe.

Linda Gustava  Heyman et Anita Augspurg en 1940.

Linda Gustava Heyman et Anita Augspurg en 1940.

L’orientation pacifiste d’une partie de ces mouvements fait suite à la guerre. En Allemagne, ce nouveau courant féministe s’oppose aux anciennes communautés féminines comme la Fédération des associations de femmes allemandes, et a du mal à s’affirmer face aux revendications nationalistes et à la montée progressive de la dictature nazi, qui paralysent l’activisme féministe en 1933. En effet, la Fédération des associations de femmes allemandes récuse toute participation ou soutien au Congrès international des femmes pour la paix, qui allait avoir lieu à La Haye en 1915. Ce congrès réunit les représentantes de pays ennemis et formule les orientations pour l’organisation du monde après la guerre, à travers l’élaboration d’un programme qui prévoit la création de la Société des Nations. En raison de leur participation au congrès, celles qui étaient autrefois les figures du féminisme allemand, dont la journaliste Linda Gustava Heymann et sa partenaire, la juriste Anita Augspurg, ou la socialiste Clara Zetkin, vont se trouver écartées de la direction des associations féministes allemandes.

À la fin de la Grande Guerre, les pacifistes convaincues deviennent encore plus actives au sein des institutions internationales. Le Comité international de femmes pour une paix durable, fruit du Congrès de La Haye de 1915, évolue et devient en 1919 la Ligue internationale des femmes pour la paix, groupe qui agit à l’époque pour la transparence des débats au sein de la Société des Nations, pour la protection des minorités et pour l’organisation des cours sur les problèmes économiques, culturels et sociaux de l’Europe. En Allemagne, la branche de cette Ligue doit faire face aux conséquences négatives du Traité de Versailles, source des mécontentements chez le peuple allemand. Gertrud Bäumer, présidente de la Fédération des associations de femmes allemandes et députée démocrate dans la République de Weimar, manifeste une forte opposition contre le Traité et plaide pour sa révision devant la Société des Nations, qui fait suite à sa demande en 1928. Plus tard, dans les années 1920, Bäumer, devenue membre du comité directeur du Conseil International des femmes, organisation d’origine américaine qui promeut les droits des femmes, exhorte à plusieurs reprises à la réconciliation franco-allemande et l’entente entre les peuples. Encore en 1932, et à la veille de l’arrivée du nazisme au pouvoir, les féministes européennes participent à une conférence sur le désarmement à Genève.

Ainsi, malgré la réticence et la méfiance présentes au début de l’entre-deux-guerres, la plupart de mouvements féminins ont fini par se rallier à l’engagement international en faveur de l’entente entre les peuples. Toutes ces traces nous permettent d’insérer les femmes dans l’histoire des idées européennes, afin de démentir le préjugé selon lequel les femmes seraient restées figées dans leur foyer et l’inaction de leur cercle privé.