Pour la première fois cette année, l’Australie participera à l’Eurovision. De quelle Europe parle-t-on alors dans l’Eurovision ? Depuis sa création en 1956, ce concours de musique populaire a toujours voulu dresser l’image d’une Europe extra-large, bien loin de la définition que peuvent en donner l’Union Européenne ou le Conseil de l’Europe, pour offrir au public une redéfinition constante de ce concept, qui n’est donc plus du tout géographique. La participation de l’Australie confirme l’analyse de certains chercheurs qui ont démontré comment le format de cet émission se révèle être en réalité un cadre tout à fait biaisé, de manière volontaire et involontaire de la part de l’Union Européenne de Radio-Télévision, pour constituer une certaine hégémonie persistante de l’Occident au sein du concours. L’Australie faisant pleinement partie du concept d’Occident, elle est bien entendu la bienvenue dans cette compétition.

Eurovision : les enjeux de la diplomatie culturelle

Ce concours se base sur une participation volontaire de pays motivés par un enjeu qui est en réalité triple pour le nation branding  : Une victoire au concours permet une unité et une fierté nationale garantissant la pérennité de la société, mais également une nette amélioration de l’image du pays gagnant à l’international, qui perdure jusqu’à la prochaine édition où la représentation du pays gagnant se retrouve être le fil conducteur de l’émission. L’événement permet également une arrivée en masse de touristes de divers pays d’Europe ou d’ailleurs, dans le pays hôte. Murad Ismayilov a notamment analysé comment la victoire de l’Azerbaïdjan en 2011 a permis la « maturation » de sa société civile, très fragmentée initialement, et une dédiabolisation relative de son image à l’international.[1]

 

Occidentalisme et Orientalisme : un jeu de centre et périphérie

Ainsi, dès la fin de la Guerre froide, les pays de l’Est ont profité de l’ouverture de cet événement télévisuel à eux pour mettre en lumière leurs cultures et pour certains, leur attachement à l’Europe, et ainsi pour achever leur émancipation de la Russie. De cette manière, durant les années 2000, ce sont des pays de la « Nouvelle Europe » (Estonie 2001, Lettonie 2002, Ukraine 2005.. ) qui ont gagné la première place. Pour eux, l’enjeu d’une victoire est bien plus grand que pour les pays de la « Vieille Europe ». Les prestations des candidats, ainsi que leur communication sont clairement pro-européennes et appellent à un rassemblement, tout en mettant en avant l’originalité culturelle de leur pays au sein de la « culture européenne » pour donner un nouveau souffle à la « Vieille Europe » comme cela fut le cas notamment pour l’Ukraine en 2005.[2]

La Russie, quant à elle débourse des sommes colossales pour assurer la promotion de son candidat. En 2009, 10 millions d’euros ont été dépensés par la Russie dans ce but de victoire.[3]

La Serbie et la Russie ont réussi en 2007 et 2008 à gagner le concours grâce à leurs investissements et à une solidarité des votes entre les deux pays, qui faisaient alors face aux crises en Géorgie et au Kosovo. La victoire de la Serbie fut analysée comme « Serbia’s return to the European mainstream after so many years of isolation » [4] par le reporter et analyste politique Tim Judah.

Pour gagner le concours de nos jours concours, il faut donc, soit séduire l’Occident, qui se retrouve être le centre du concours, soit faire partie d’une périphérie aussi forte que le centre, selon le contexte de chaque édition.

Un format valorisant une hégémonie des valeurs « européennes » et « occidentales »

Avant même l’introduction du système de télé-voting en 1998, Gad Yair avait déjà démontré comment les jurys des pays avaient des « tendances » de vote pour les pays dont ils se sentaient les plus proches dont voici un schéma synthétique de l’époque.[5] On peut voir que le bloc dit « occidental » est celui qui domine le concours en 1995.

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Le télé-voting, dans un esprit « démocratique », empêche les téléspectateurs de voter pour leur propre pays et les force à s’intéresser aux prestations des autres pays du concours.

C’est alors contre le format de l’émission lui-même que s’est poursuivi l’hégémonie de l’Occident. Car si la compétition se veut très « englobante » en matière de critères de participation et de nombre de participants, son principal défaut reste le fait qu’il s’agit d’une compétition de « nations » qui sont rarement culturellement parlant elles-mêmes homogènes, représentées par un unique candidat. De plus en plus, l’Occident, s’est décidé à représenter ses minorités nationales : La France a présenté la chanteuse du groupe guadeloupéen Zouk Machine dès 1990; l’Autriche un groupe de soul dont deux des chanteuses sont noires en 2000. Israël a été connu pour présenter de nombreux candidats issus de minorités avec la victoire de Dana International, chanteuse transsexuelle en 1998, puis Eddie Butler, un juif noir l’année d’après. Enfin en 2009 le pays a présenté pour la première fois une artiste arabe. Cette représentation des minorités devient alors la caractéristique des stratégies de victoire pour les pays dits « occidentaux » du concours. La victoire dernière de Conchita Wurst a très souvent été interprétée dans les média comme une victoire de l’Occident, soucieux de ses minorités nationales et tolérante, contre un Orient très conservateur, à l’heure où la Russie durcissait ses lois contre les minorités sexuelles du pays depuis l’enfermement des Pussy Riots.

Donc à vos pronostics pour l’édition 2015, maintenant que vous connaissez les réelles cotes des participants.

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[1] Murad Ismayilov, « State, identity, and the politics of music: Eurovision and nation-building in Azerbaijan », Nationalities Papers : The Journal of Nationalism and Ethnicity, 40:6, 2014, pp. 833-851.

[2] Marko Pavlyshyn, « Envisioning Europe: Ruslana’s Rhetoric of Identity », The Slavic and East European Journal, Vol. 50, No. 3, 2006

[3] Philip V. Bohlman, Focus : music, nationalism, and the making of the new Europe, New York, 2011, 2nde éd.

[4] Tim Judah, « How many points for Europe ? », The World Today, Vol. 64, No. 5, mai 2008, pp. 28-29.

[5] Gad Yair and Daniel Maman, « The Persistent Structure of Hegemony in the Eurovision Song Contest », Acta Sociologica, Vol. 39, No. 3, 1996, pp. 309-325.