« Plus que jamais, en étudiant la structure géographique, économique et démographique des États-Unis, on se rend compte que, seule une Europe unifiée peut sauver les nations européennes de la décadence ».

Non, cette phrase ne doit son origine ni à Robert Schuman, ni à Jean Monnet, et encore moins à Winston Churchill, tous considérés comme des personnages clés de la construction européenne. Cette réflexion fut formulée par une femme, peu connue mais qui mérite tant à être découverte en raison de son activisme européen : la française Jacqueline Thome-Patenôtre. Comme elle, nombreuses furent les femmes à faire le rêve européen.

Il est déjà connu de tous que l’Europe, ou plutôt l’Union européenne, est une création consciente et calculée. Il s’agit du fruit d’un projet, voire plusieurs, ayant convergé. Cette Europe se veut proche du peuple, elle ambitionne à former chez les européens un sentiment d’appartenance. Pour ce faire, elle invente des éléments qui puissent les faire s’y sentir identifiés. Ces éléments sont en outre des valeurs, des symboles et des héros, ces derniers connus sous le nom de « pères de l’Europe ».

Certes, depuis longtemps l’idée de construction européenne a hanté l’esprit d’hommes politiques, intellectuels et même hommes d’affaires. Et c’est parmi ce large groupe masculin que l’Union a choisi ses héros, ses « pères ». Selon le site officiel du gouvernement français, ces pères de l’Europe sont « les hommes qui ont lancé le processus de construction européenne ». Il s’agit «  des hommes âgés qui ont connu les deux guerres mondiales, et des hommes de frontières qui ont été en contact avec plusieurs cultures européennes »[1]. D’après le site officiel de l’Union européenne, les pères fondateurs sont des « dirigeants visionnaires […] Rassemblant aussi bien des résistants que des avocats, ces personnalités issues d’horizons divers étaient mues par un même idéal : une Europe pacifique, unie et prospère »[2]. e

Mais qu’en est-t-il des femmes ? Y a-t-il eu des conceptrices d’une idée européenne ? Le mot ne s’adapte-t-il plus à elles, qui ont la capacité naturelle de concevoir ? L’histoire témoigne d’une participation active des femmes déjà au sein de la Société des Nations, soit par le biais des lobbys ou des diplomates et des médiatrices. Le cas s’est-il reproduit au niveau européen ? Il devient alors pertinent de se demander si le rôle de la femme dans la construction de l’Europe contemporaine est-il assez important pour permettre de parler de l’existence de « mères fondatrices ».

Malheureusement, les sources officielles de l’Union européenne ne se prononcent guère sur la notion de « mère de l’Europe », à différence du cas des « pères fondateurs ». Si bien certains sites institutionnels souhaitent se montrer plus « paritaires » par des intitulés comme : « Des hommes et des femmes européens »[3], leurs listes sont assez restrictives et ne montrent que deux ou trois noms d’européennes, parmi lesquelles se trouvent deux fonctionnaires ayant occupé des postes créés très récemment, dont l’influence ne peut pas encore être appréciée.

Sans aucune définition officielle sur laquelle s’appuyer, on peut se permettre d’en proposer une à partir des définitions attribuées aux « pères » et mentionnées ci-dessus. Ainsi, les « mères de l’Europe » seraient les femmes qui ont connu les deux guerres mondiales et qui ont lancé le processus de construction européenne. Il s’agit alors des femmes de frontières ayant rencontré plusieurs cultures européennes, des dirigeantes visionnaires issues d’horizons divers (soit des résistantes ou ayant une profession libérale) mobilisées par l’idéal d’une Europe en paix, unie et prospère.

Nous en sommes conscientes du fait qu’il y a eu des hommes qui ont pensé la construction européenne, et des hommes qui ont promu cette construction. De la même façon, nous nous intéresserons aux femmes ayant formulé des projets d’intégration européenne lors du XX siècle et aux femmes ayant participé à la réalisation des projets d’intégration européenne.

Au premier abord, une large liste d’européennes engagées avec l’intégration peut être proposée : la française Louise Weiss, européiste par excellence, se distingue par sa condition de pionnière de l’idée de la paix européenne fondée sur la réconciliation franco-allemande, idée reprise plus tard par les fondateurs de l’Europe de nos jours. En effet, c’est en janvier 1918, après des voyages en Europe médiane, que Louise Weiss crée la revue hebdomadaire de politique française et internationale «L’Europe Nouvelle », dans laquelle elle défend les nationalités opprimées et répand l’idée d’un rapprochement de la France et l’Allemagne. Elle encourage ainsi la formation d’un réseau d’hommes politiques français proches du mouvement paneuropéen et œuvre en faveur des premiers projets d’union européenne.

Louise Weiss (1893 - 1983): Timbre français émis en 1993 pour le centenaire de sa naissance et le dixième anniversaire de son décès.

Louise Weiss (1893 – 1983): Timbre français émis en 1993 pour le centenaire de sa naissance et le dixième anniversaire de son décès.

Après les deux guerres mondiales, en 1979, Weiss est élue aux premières élections européennes au suffrage universel direct du Parlement européen à l’âge de 86 ans. En juillet de la même année, lors de la séance d’ouverture, elle prononce en sa qualité de doyenne d’âge un discours où elle exalte la mémoire des Européens qui l’ont précédée. Elle lance un appel à l’unité européenne et évoque le manque de sentiment d’appartenance à l’Europe. En effet, elle présage en quelque sorte l’un des enjeux actuels de l’Union européenne: l’identité. « Non pas d’identité entendue comme similitude, mais d’identité comprise comme perception profonde de soi. L’insuffisante participation de l’électorat européen à la consultation qui nous a créés prouve combien il est urgent de le résoudre. Impossible de concevoir une Europe sans Européens. […] Ces hommes européens existaient au Moyen Âge, à la Renaissance, au siècle des Lumières et, même, au XIXe siècle. Il faut les refaire »[4]. En tant que membre de la commission parlementaire de Culture, Jeunesse et Sport, elle songe à la création d’une Université européenne et à l’échange généralisé de professeurs, elle envisage aussi la création d’un Musée de l’idée européenne à Strasbourg. Ces projets sont à l’origine de la plupart des récentes réalisations de l’Union européenne.

La quasi-absence féminine dans les négociations ayant conduit à la construction européenne des années 1950 n’est pas du tout étonnante. Les femmes n’avaient alors pratiquement aucune place dans les vies politiques nationales des six États fondateurs. En France, par exemple, ce n’est que depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale que l’accès des femmes au Parlement et aux portefeuilles ministériels se fait remarquer. Parmi les Françaises élues au législatif, Marcelle Devaud est l’une des plus actives et favorables à l’intégration européenne. Elle reprend l’idée de Louise Weiss et soutient une Europe construite sur la réconciliation franco-allemande. Ainsi, elle est la seule députée participant aux rencontres entre les parlementaires français et allemands. Profondément marquée par la guerre, sa conscience l’incite à soutenir la plupart des projets européens de son époque: la Communauté Européenne du Charbon et de l’Acier et les traités de Rome; et à rejeter l’éventuel réarmement allemand, d’où sa ferme opposition à la Communauté Européenne de Défense.

Comme Devaud, son amie Irène de Lipkowski s’intéressait également à l’Europe et se montrait hostile à tout projet de réarmement ou réunification de l’Allemagne. La quête pour la paix menée par Lipkowski est liée à deux événements tragiques provoqués par la guerre: la déportation et le décès de son mari, et la perte de son fils dans l’une des campagnes militaires. Néanmoins, sa méfiance vis-à-vis l’Allemagne ne la dépossède pas de sa solidarité. En 1969, en tant que responsable des associations de veuves de guerre, Lipkowski propose aux veuves allemandes de s’unir par-delà des tragédies, étant la solidarité le préalable de l’Europe unie. La fille de Lipkowski, Janine Lansier, créatrice de la filiale française de l’Association pour le Prix femmes d’Europe, hérite l’européanisme de sa mère. Elle devient plus tard Présidente d’Honneur des Femmes pour l’Europe, commission féminine du Mouvement Européen, commission créée en 1961 par Marcelle Lazard, fondatrice de la Maison de l’Europe de Paris.

D’autres femmes politiques françaises participent à l’intégration de l’Europe. La parlementaire Jacqueline Thome-Patenôtre, citée auparavant, est aussi une européenne convaincue. Elle encourage vivement les rencontres entre villes européennes, afin de créer un sentiment de destinée commune européenne. C’est lors des échanges au sein du groupe d’amitié parlementaire franco-américain qu’elle réfléchit sur le modèle politique américain et la nécessité d’une Europe unie. Grâce à son engagement européen, elle est nommée membre de l’Assemblée des Communautés européennes en 1958, à une époque dans laquelle le suffrage universel européen n’était pas encore instauré.

Malgré l’imperceptibilité des femmes dans la scène européenne du début du XX siècle, le nombre de femmes ayant fait avancer l’idée européenne reste assez large et leurs actions méritent d’être rappelées en raison de l’importance de leur apport. Toutefois, puisque cette liste est abondante, nous ne pouvons en faire plus de détail. Il reste à faire mention du rôle des femmes au sein des institutions européennes dans les années 1970. Est remarquable en outre, l’entrée des Européennes au Parlement après les premières élections au suffrage universel, dont la française Simone Veil, inscrite en tête de liste du parti de Valéry Giscard d’Estaing. Cette désignation fait échos de ce que représentait Veil à l’époque: un passé européen dramatique et la nécessité de reconstruire l’Europe. Malgré son faible enthousiasme initial, Veil reconnaît à son tour que la réconciliation franco-allemande est la seule voie possible de paix en Europe. L’arrivée de sa liste en tête la trace comme candidate potentielle à la présidence du Parlement européen. En effet, son élection se fait par majorité absolue et, malgré les remarques sur le pouvoir restreint du Parlement, Veil se montre prête à relancer le Parlement comme acteur européen.

L’idée d’Europe peut susciter encore d’autres formes d’activisme chez les européennes. Un exemple qui illustre bien cette européanisation alternative est celui de Margaret Thatcher, qui d’ailleurs était la première femme à devenir Premier ministre britannique. Avant son arrivée au 10 Downing Street, Thatcher était pro-européenne et avait investi des sommes substantielles dans le CERN (Conseil européen pour la recherche nucléaire), qui lui doit en grande partie son existence. Devenue chef du gouvernement anglais en 1979, elle sera la première femme à siéger à côté des plus hauts représentants des exécutifs européens. Thatcher avait sa propre idée d’Europe, idée qu’elle réaffirme dans son discours à Bruges le 20 septembre 1988. D’après elle, l’Europe devrait se fonder sur la coopération, sur un marché commun et sur une logique internationaliste. Elle manifestait alors sa ferme opposition au fédéralisme européen et à l’autonomie des ressources des institutions européennes.

À présent, plusieurs formes d’activisme lié à l’Europe sont apparues : il y a de plus en plus de campagnes féministes aux élections européennes et même un lobby des femmes au sein des institutions de l’Union. Des groupes d’intérêt féministes se forment autour de l’idée de l’Union européenne. Pour certains de ces groupes, l’Union se veut protectrice des femmes et leurs droits, mais cette attitude est perçue plus comme paternaliste que comme inclusive, comme si les femmes étaient des sujets faibles. D’autres groupes dénoncent une faible représentation des femmes aux institutions européennes, notamment au sein du Parlement. Ces associations sont souvent sceptiques vis-à-vis la garantie des droits des femmes qu’offre l’Union. L’une d’entre elles, les Féministes pour une Europe solidaire propose le « projet d’une Europe solidaire et ambitieuse pour garantir de bonnes conditions de vie à toutes et à tous, et faire progresser l’égalité entre les femmes et les hommes »[5]. Aujourd’hui, il y a même des activismes contre la convergence européenne, comme celui de Marine Le Pen, chef du parti du Front national et députée européenne depuis 2004, mais cela fait preuve d’un intérêt croissant des femmes aux affaires européennes.

[1]VIE PUBLIQUE, site réalisé par la Direction de l’information légale et administrative: http://www.vie-publique.fr/decouverte-institutions/union-europeenne/ue-citoyennete/construction-europeenne/

[2]EUROPA, site géré par la Direction Générale de Communication de la Commission européenne : http://europa.eu/about-eu/eu-history/founding-fathers/index_fr.htm

[3]LA CITOYENNETÉ EUROPÉENNE, « Des hommes et des femmes européens » : http://europe.cidem.org/index.php?p=hommes-femmes

[4] DISCOURS DE LOUISE WEISS, prononcé lors de la séance d’ouverture du Parlement européen élu au suffrage universel direct le 17 juillet 1979. Texte intégral du discours de Louise Weiss conservé par le service des archives du Parlement européen à Luxembourg.

[5]FÉMINISTES POUR UNE EUROPE SOLIDAIRE, « Qui sommes nous »?: http://www.feministespouruneeuropesolidaire.eu/

*Remerciements à Laetitia Darlot.