Pendant que le monde soutient Charlie Hebdo, les combats à l’Est de l’Ukraine continuent avec son lot de morts, d’otages et de détresse dans l’indifférence européenne. Les explosions de bus de Volnovakha (12 morts) et de Donetsk (13 morts) sont passées inaperçues dans la presse mondiale. Les habitants de la région de l’Est sont attristés par ce manque d’attention et de compassion. « Je ne suis pas Charlie » est un cri de désespoir dans la presse ukrainienne, du fait d’être ignoré et oublié. Car de Paris à Volnovakha il y a trois mille de kilomètres d’indifférence.
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Je ne suis pas Charlie. Je suis une petite fille du village de Kriakovo, de la région de Luhansk, Ukraine. Je n’ai pas fait de caricatures de politiciens, ni de prophètes, donc forcément vous ne connaissez pas mon nom. En revanche, vous avez vu mon visage sur internet. Le cadavre déchiqueté au milieu de la rue du village, c’est bien moi. J’ai été tuée par les terroristes. Ils crient le nom de leur Dieu quand ils tirent sur nous. Mais les dirigeants politiques et les stars de cinéma n’ont pas dit qu’ils sont Moi. Même pas le président de mon pays. Personne n’a participé à une marche républicaine d’unité. Mais je comprends. Il n’y a plus personne pour faire une telle à Kriakovo.

Je ne suis pas Charlie. Je n’étais pas non plus à bord du Boeing MH17. J’étais dans le bus que les terroristes ont fait sauter sur la route de Volnovakha. Moi et neuf autres personnes ont été tuées. Personne ne viendra déposer de fleurs. Mais nous ne nous sommes pas offensés, il n’y a pas de fleurs pour tous.

Je ne suis pas Charlie. Dans ma ville, on tire et aussi les bombes s’explosent, tantôt dans un magasin, tantôt dans un pub. Ce n’est pas Paris, mais la ville de Kharkiv. Pourtant j’ai de la chance, la ville de Luhansk tout l’été a été bombardée à l’artillerie lourde. Le deuil a été déclaré, mais par la suite, on s’est habitué.

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On dit que le Parlement européen a proposé de qualifier les séparatistes de terroristes. Peut-être alors le président français arrêtera de serrer la main à ceux qui fournissent des armes aux terroristes. Pardon, c’est une blague. Evidemment qu’on comprend tout. Merci de ne pas avoir livré les Mistrals. Merci pour ce moment.

Je ne suis pas Charlie. Il n’y a pas de magasins casher dans ma ville. Mais des otages sont pris en permanence : pour une rançon ou tout simplement pour s’amuser. Pour ça, les terroristes n’ont pas besoin de magasins, ils ont leurs propres prisons et salles de torture.

Ces terroristes ont aussi leurs prophètes, qu’il est dangereux de caricaturer. Pour tomber dans la disgrâce des terroristes, il n’y a pas besoin d’être un caricaturiste provoquant. Pour finir au pilori, il suffit de peindre un petit drapeau jaune-bleu.

Mon compatriote Sasha Reshetnyak a été tué par des terroristes. Ils ont fracturé son bassin, ont brisé ses os et l’ont laissé mourir. Il n’a pas dessiné les prophètes, il s’est simplement rendu où il ne fallait pas aller. Quatre résidents de Slaviansk ont été tués parce qu’ils allaient à l’église où il ne fallait pas y aller.

Je ne suis pas Charlie, je ne suis pas le policier parisien Ahmed. Je suis un soldat ukrainien ordinaire, qui rentre à la maison dans un cercueil. Moi aussi, j’ai été tué par les terroristes. On nous appelle « les deux cents » pour ne pas devenir fou sur le nombre de décès. Il reste assez de larmes ukrainiens pour pleurer eux-mêmes leur morts.

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Les Nigériens sont aussi seuls à pleurer. La semaine dernière les terroristes de « Boko Haram » ont tué deux mille d’ « infidèles » et brûlé leur maisons. Mais le monde était trop occupé pour le remarquer.

Cela fait presque un an que l’Ukraine crie sa douleur, mais personne ne l’entend. Parce qu’entre Paris et Volnovakha il y a trois mille kilomètres d’indifférence.