Et si le gaz était la solution au conflit turco-chypriote ? Après la découverte de gisements de gaz dans le sud de la mer Méditerranée, les relations entre les deux parties rivales de Chypre sont-elles appelées à s’apaiser ? Si pour certains, ce serait une occasion de changer de paradigme et d’avoir un impact positif sur cette question chypriote, il n’en reste pas moins que d’importantes limites à cette thèse existent, montrant la difficulté à résoudre un conflit vieux de plus de 40 ans.

Plateforme d’extraction de gaz naturel chypriote

Un peu d’histoire

Avant de nous lancer dans le vif du sujet, un bref rappel des événements qui ont mené au conflit turco-chypriote s’impose pour mieux comprendre les problèmes historiques et la situation actuelle sur l’île de Chypre. Cette île est divisée en deux depuis 1974, année durant laquelle la Turquie a envoyé des troupes militaires pour empêcher un coup d’État, réalisé avec le soutien d’Athènes, qui voulait installer à Chypre un régime pro-grec. Depuis cette année-là, 37% du territoire est sous contrôle turc. En 1983, la partie turque de l’île a déclaré son indépendance vis-à-vis de la Turquie mais reste, dans les faits, complètement dépendante de la Turquie. En effet, ce territoire n’est reconnu que par Ankara alors que la partie sud de l’île, habitée par les Grecs, est reconnue mondialement sous le nom de la République de Chypre[1].

 

Des raisons d’être optimistes

           Jusqu’à aujourd’hui, toutes les tentatives d’approches de l’exploitation du gaz chypriote ont suivi le paradigme classique selon lequel avant de lancer pleinement l’exploitation de ce gaz, il faut résoudre le conflit qui divise l’île. Des chercheurs comme Angelos Giannakopoulos, Nathanson et leurs collègues nous disent qu’une autre option est nécessaire.[2] [3] Il y a une volonté de ces chercheurs de changer de paradigme. Ils partagent une vision pragmatique : si les deux parties se réunissent pour rechercher leur intérêt commun qui est l’exploitation du gaz, cet objectif commun va créer une externalité positive pour les deux parties au conflit. Cela pourrait ensuite mener à une amélioration de la situation chypriote, voir éventuellement une résolution de ce conflit.[4]

Cette approche semble montrer un intérêt, surtout face à un conflit qui dure depuis si longtemps. En 2008, les Nations-Unis ont recommencé à s’intéresser à ce conflit après des années d’inaction. L’organisation internationale a proposé le plan Annan, mais celui-ci a été rejeté par les citoyens chypriotes. Ce refus a poussé les Nations-Unies à s’interroger ouvertement sur l’utilité de continuer à investir dans ce processus[5], l’imposition d’un modèle « top-down » ne semblant pas fonctionner.

La solution au conflit chypriote reste donc très loin d’être réglée. C’est pour cette raison que rien ne peut nous laisser penser qu’elle se réglera du jour au lendemain, et que les chypriotes pourront exploiter le gaz avec l’accord de la Turquie. En revanche, la thèse de Giannakopoulos sur le sujet, peut apparaitre comme crédible et la coopération autour d’un intérêt commun comme le gaz possible.

L’Histoire nous fait état de coopération entre pays rivaux sur des intérêts financiers qui peuvent laisser optimistes quant à une éventuelle amélioration des relations sur l’île de Chypre. Un exemple des plus parlants est celui de la coopération entre la Russie et la Norvège. Même s’il s’agit de pays rivaux sur la scène internationale en ce qui concerne la production de gaz, et malgré les mémoires de la guerre froide encore présentes, ils ont réussi à collaborer car la coopération est profitable aux deux parties.[6]

En transposant cette collaboration russo-norvégienne au cas chypriote, la Turquie aurait intérêt à favoriser l’exploitation du gaz par la République de Chypre. La Turquie contribue financièrement au versement de 400 millions de dollars par an à la partie nord de l’île de Chypre. Une redistribution de la richesse sur l’île toucherait également des Chypriotes turques,[7] Le marché turc gagnant en valeur, la Turquie aurait tout intérêt à importer du gaz pour satisfaire la demande. [8]

Dans un cadre d’un accord de coopération entre Chypre et la Turquie, aucune condition n’obligerait la Turquie à accepter le droit pour Chypre d’exploiter le gaz. Ankara pourrait recevoir du gaz à prix bas comme dans le cadre de l’accord entre Israël et l’Égypte. Dans cet accord, l’Égypte exportait le gaz à prix bas grâce à un accord bilatéral. [9] Les avantages ne s’arrêteraient pas là ; le prix du transport des biens, et surtout du gaz, serait moins élevé pour l’exportation dans un pays voisin. Autrement dit, il serait plus avantageux économiquement pour Chypre d’exporter vers la Turquie, et pour la Turquie d’importer de Chypre car les prix seront moins élevés grâce au prix réduit du transport. Cette coopération pourrait avoir un impact très positif sur la question chypriote. Il s’agirait d’un début de coopération qui pourrait même déboucher sur une réelle volonté de résoudre le conflit turco-chypriote. Cela serait rendu possible notamment grâce au fait que toutes les parties au conflit (la Turquie, les habitants de l’île de Chypre et, dans une certaine mesure la Grèce) en collaborant de manière quotidienne augmenteraient leur confiance mutuelle et seraient plus enclines à aller vers une sortie de crise.[10]

Prenons l’exemple d’Israël et de l’Égypte, le ministre des Infrastructures nationales israéliennes, Benjamin Ben-Eliezer s’est montré en faveur du maintien des importations de gaz égyptien malgré des problèmes techniques importants ayant causé des pénuries de gaz en Israël. Il a considéré la coopération israélo-égyptienne plus intéressante pour la paix que l’accord de paix lui-même qui fut signé entre les deux parties. Un accord de paix reste quelque chose de formel alors qu’une coopération commune forme la base d’une paix réelle et durable.[11] Les relations entre la Turquie et le Chypre pourraient aller dans la même direction. Dans les deux cas, le gain diplomatique et le gain de confiance pourraient facilement dépasser des gains économiques.[12]

Les limites à l’optimisme

Entre les années 2011 et 2013, Chypre était présenté comme le « Qatar de la région méditerranéenne » en raison de ses réserves de gaz. Beaucoup croyaient que d’autres grandes découvertes de gisements gaziers suivraient, mais il n’en a rien été.[13] Dans un des ses articles, Brenda Shafer explique que le gaz trouvé n’est pas suffisant pour changer la donne politique de la région. Elle affirme qu’il faudrait découvrir davantage de gaz dans la région pour pousser Chypre et la Turquie à la coopération.[14]

La coopération entre Chypre et la Turquie reste un enjeu majeur. Ankara s’oppose catégoriquement à tous les projets de la République de Chypre qui reste illégale aux yeux de la Turquie. Elle dénonce notamment le fait que la minorité turque chypriote ne soit pas représenté au gouvernement de la République de Chypre.[15] Malgré les arguments que nous avons abordés plus tôt, le gaz semble être davantage un casus belli qu’un outil pouvant aider à la résolution de la question chypriote.

La partie nord de l’île turco-dépendante a donné le droit à l’entreprise de l’État turc, TPAO, d’effectuer ses propres recherches dans la zone économique exclusive (ZEE) chypriote. La remarque du ministre des affaires européennes turc fut assez claire, la Turquie défendrait ses droits dans la zone disputée, en ajoutant « this is what we have navy for »[16] . Chypre a réagi par des entraînements militaires communs avec Israël dans la mer Méditerranée. Il s’est même posé la question de créer une base aérienne israélienne sur l’île. Si ce projet n’a pas abouti, il n’a pas manqué de faire froncer les sourcils de quelques-uns.[17] Nous ne pouvons que constater que ce comportement est loin d’être propice à la résolution de la question chypriote, bien au contraire.

La Turquie et Chypre sont aussi en concurrence pour devenir le hub énergétique de l’Europe. Le pouvoir diplomatique d’Ankara, tiré de la construction d’un gazoduc construit à travers la Turquie pour alimenter l’Europe, serait affaibli par la construction d’une usine de gaz naturel liquéfié en Chypre.[18] [19] Ce serait là encore une autre raison qui rendrait difficile une coopération entre Chypre et la Turquie.

 

Conclusion

Si l’on peut dire que la découverte de gaz au large de l’ile de Chypre peut être perçue comme une chance d’apaisement dans les relations turco-chypriotes, celle-ci doit toutefois être relativisée car les relations entre la Turquie et Chypre restent très difficiles et tendues. La coopération entre ces deux parties semble possible, mais une coopération sur la seule problématique du gaz parait peu probable. En effet, les réserves de gaz découvertes ne sont pas suffisamment importantes pour changer fondamentalement les relations entre la Turquie et Chypre et le conflit est bien trop profond, l’émotion prenant le pas sur le rationnel, ce qui rend difficilement crédible une résolution du conflit par cette seule nouvelle donne.  Ne faudrait-il pas plutôt envisager une coopération dans un cadre plus large ? Il serait alors judicieux de changer d’échelle et de se focaliser sur une coopération régionale pour ce qui concerne le gaz. On ne serait plus dans le cas d’une coopération bilatérale entre la Turquie et Chypre mais dans une coopération plus large avec des pays comme Israël et l’Egypte qui sont aussi des pays riches en réserves gazières. Cette coopération élargie pourrait être l’élément permettant un déblocage des tensions divisant l’île de Chypre. L’avenir nous dira si c’est cette voie que prendra Chypre et si les tensions s’apaiseront grâce à la découverte de gaz en mer Méditerranée.

[1] Stergiou, Andreas, (2016) “Turkey–Cyprus–Israel relations and the Cyprus conflict, Journal of Balkan and Near Eastern Studies” p. 376

[2] Gionnakopoulos, Angelos, “Energy Cooperation and Security in the Eastern Mediterranean: A Seismic Shift towards Peace or Conflict?” février 2016

[3] Nathanson, Weisman, Loewenthal, “Natural Gas in the Eastern Mediterranean Economic Impacts and Strategics Implications” novembre 2013, Tel Aviv

[4] Gionnakopoulos, Angelos, “Energy Cooperation and Security in the Eastern Mediterranean: A Seismic Shift towards Peace or Conflict?” février 2016. p 17

[5] Emerson, Michael, 2013 “Fishing for Gas and More in Cypriot Waters” p. 165

[6] Ozawa, Marc, “Trust and Norvwegian-Russian energy relations” June 2016

[7] Emerson, Michael, 2013 “Fishing for Gas and More in Cypriot Waters” p. 168

[8] Nathanson, Weisman, Loewenthal, “Natural Gas in the Eastern Mediterranean Economic Impacts and Strategics Implications” novembre 2013, Tel Aviv. p. 56

[9] Ghafar, Adel, “Egypt’s new gas discovery: Opportunities and Challenges” 10 septembre 2015. Consulté le 27 mai 2017.https://www.brookings.edu/opinions/egypts-new-gas-discovery-opportunities-and-challenges/

[10] Ozawa, Marc, “Trust and Norvwegian-Russian energy relations” June 2016.

[11] Shaffer, Brenda,  2013 “Natural gas supply stability and foreign policy” . p. 121

[12] Nathanson, Weisman, Loewenthal, “Natural Gas in the Eastern Mediterranean Economic Impacts and Strategics Implications” novembre 2013, Tel Aviv. p. 77

[13] Gionnakopoulos, Angelos, “Energy Cooperation and Security in the Eastern Mediterranean: A Seismic Shift towards Peace or Conflict?” février 2016. P. 23

[14] Shaffer, Brenda, “Can New Energy Supplies Bring Peace?” publié le 11 mars 2014, consulté le 27 mai 2017 http://www.gmfus.org/publications/can-new-energy-supplies-bring-peace

[15] Gionnakopoulos, Angelos, “Energy Cooperation and Security in the Eastern Mediterranean: A Seismic Shift towards Peace or Conflict?” février 2016. p 13

[16] Emerson, Michael, 2013 “Fishing for Gas and More in Cypriot Waters” p 170

[17] Ibid.

[18] Nathanson, Weisman, Loewenthal, “Natural Gas in the Eastern Mediterranean Economic Impacts and Strategics Implications” novembre 2013, Tel Aviv. p. 58

[19] Gionnakopoulos, Angelos, “Energy Cooperation and Security in the Eastern Mediterranean: A Seismic Shift towards Peace or Conflict?” février 2016. p 12, 13