Le Global Studies Institute se lance comme défi d’appréhender les relations internationales. Mais au-delà du parcours académique et des enseignements, intégrer le GSI, pour les étudiants, c’est vivre les relations internationales. La diversité des étudiants dans les rangs de cet institut est frappante. La confrontation de ces horizons divers est enrichissante.

A travers des rencontres, nous avons décidé de faire part de cette diversité. Montrer la diversité, mais aussi s’en servir pour éclairer des sujets d’actualité avec des regards différents.

Ines Díaz del Río et Miquel Vidal Bover

Miquel Vidal Bover et Ines Díaz del Río sont deux étudiants du GSI et c’est eux qui vont ouvrir cette série d’entretiens. Miquel et Ines sont tous deux espagnols. Ines est madrilène, elle a fait pendant trois ans un bachelor en science politique à l’Université de Montréal. Miquel, quant à lui, vient de Majorque, il a fait ses études à Barcelone en traduction et interprétation et a fait un échange pendant un an à Prague, en République Tchèque, dans le cadre de ses études. Tous deux étudient depuis cette année dans le Master en Etudes Européennes du GSI.

Ines et Miquel sont tous deux ressortissants espagnols. L’Espagne connaît une situation politique particulièrement tendue en ce moment. Le 1er Octobre dernier, un référendum d’indépendance avait lieu dans la généralité de Catalogne, initiant une période d’instabilité pour l’Espagne. C’est sur cette actualité qu’Ines et Miquel vont discuter pour nous.

Quel a été votre positionnement vis-à-vis du référendum qui s’est tenu en Catalogne ?

Ines Díaz del Río : Selon moi, un référendum légal aurait été un référendum qui aurait permis à tout le peuple espagnol de voter et pas seulement les Catalans. La Catalogne fait partie de l’Espagne et ce ne devrait pas être aux seuls Catalans de décider de leur avenir. Le gouvernement espagnol avait prévenu la Generalitat catalane que le référendum n’était pas fondé sur des bases légales. La décision du gouvernement catalan de maintenir le référendum n’a pas laissé de choix au gouvernement central de Madrid qui a dû recourir à la Guardia Civil et aux Mossos de Squadra pour éviter que le référendum n’ait lieu. Cela n’a pas empêché le référendum d’avoir lieu, mais je n’accorde pour autant aucune crédibilité aux résultats de ce vote. L’incertitude qui régnait sur la tenue de ce référendum, le fait que la Generalitat dise qu’il était légal, que Madrid dise que ce n’était pas le cas, a créé une telle confusion que les gens ne savaient pas s’ils devaient aller voter ou non.

Miquel Vidal Bover : J’ai une vision un peu différente de celle d’Ines. Je pense que le droit à l’autodétermination des peuples autorise le peuple catalan à décider de son destin politique. Il apparaît que la tenue d’un tel référendum est impossible dans le cadre de la Constitution espagnole. Il va donc y avoir une situation de crise avec, d’un côté, le gouvernement de Madrid qui dit qu’il doit faire respecter la Constitution, et de l’autre, le gouvernement catalan rétorquant qu’il a un mandat du peuple et qu’il doit s’y tenir. Il est, je pense, un devoir pour les politiques d’apaiser cette situation de crise par le dialogue et la négociation. La tenue du référendum n’est pas illégale pour moi car il existe des normes internationales qui permettent à un peuple d’exprimer son destin politique.

I.D.R. : Je ne suis pas d’accord avec toi [Miquel] quand tu dis que les Catalans forment un peuple autonome. Il y a 17 autonomies en Espagne, cela voudrait dire que chaque autonomie aurait la possibilité de se déclarer indépendante de l’Espagne. Pour toi, il est normal que seuls les catalans votent, or c’est une décision qui affecterait les Catalans mais aussi le reste des espagnols… Il faudrait donc un vote de tous les espagnols.

M.V.B. : Je ne crois pas. C’est le destin des Catalans qui est en jeu avec l’indépendance, pas celui des espagnols. Par analogie, on n’a pas vu lors du référendum d’indépendance écossais en 2014 les anglais participer au vote, on n’a pas vu le Danemark voter sur l’indépendance du Groenland. Evidemment qu’une indépendance de la Catalogne de l’Espagne aurait des conséquences pour l’Espagne. Mais je pense que c’est au peuple catalan de voter.

I.D.R. : Nous ne sommes pas d’accords sur ce point, je pense qu’il n’y a qu’une seule nation espagnole composée de plusieurs identités, mais je ne crois pas à l’existence d’un peuple catalan.

Que vous ont inspiré les violences qui ont fait suite à la tenue du référendum contre l’avis de Madrid ?

M.V.B. : Personnellement, j’ai ressenti de la honte. Je ne comprends pas la stratégie politique derrière cela. Il est clair quand on regarde la composition du parlement de la Generalitat, qu’une grande partie des Catalans sont pour l’indépendance. Or, l’intervention de la police dirigée par Madrid pour empêcher la tenue du référendum renforce encore plus l’indépendantisme ! Le gouvernement de Madrid explique qu’on ne peut pas réformer la Constitution, je comprends alors que des personnes se disent, quand elles voient les violences qui ont eu lieu, qu’il vaut mieux construire un nouvel Etat que de rester dans un Etat irréformable.

I.D.R. : Je rejoins Miquel sur pas mal de points. Je ne pense pas que la violence était dirigée contre la police espagnole. Cette police ne faisait qu’obéir aux ordres de Madrid. Je crois qu’il y a clairement un problème de dialogue entre le gouvernement espagnol et le gouvernement catalan, car, pour en arriver au point d’envoyer la police pour empêcher les gens de voter, c’est vraiment que Madrid ne devait plus avoir d’autre option que cette option défensive. La police était sur place avec une mission de maintien de l’ordre, pas dans le but de battre les gens. Mais il y a eu une telle agressivité venant des indépendantistes, et pas seulement, qui a conduit aux scènes de violences dont nous avons été témoins. En fait, je pense que Madrid aurait dû laisser le référendum se dérouler normalement tout en ne reconnaissant pas les résultats. Je tiens aussi à faire remarquer que de nombreuses images diffusées dans les médias et sur les réseaux sociaux ont été détournées, certaines n’ont même pas été prises en Espagne. L’image renvoyée au monde est terrible, elle montre à quel point les politiques espagnols et catalans ne sont pas capable de s’entendre. Comme l’a dit Miquel, j’ai aussi ressenti de la honte et de la peine. De la peine de voir l’impossibilité des politiques de dialoguer.

Suite au référendum, Puigdemont, le président de la Generalitat, prononce un discours dans lequel il déclare l’indépendance tout en la suspendant quelques minutes plus tard… Qu’avez-vous pensé de ce moment que beaucoup ont suivis devant leurs télévisions en Espagne mais aussi en Europe ?

I.D.R. : Je crois que Puigdemont a déclaré l’indépendance car toutes les démarches qu’il avait entreprises ne pouvaient mener qu’à cette fin et qu’en plus, il a été poussé par les membres les plus radicaux de sa coalition. Le gouvernement de Madrid a attendu la déclaration d’indépendance pour pouvoir arrêter le processus. Je pense aussi qu’il a pu avoir peur des poursuites juridiques c’est pour cela qu’il a préféré suspendre l’indépendance et reprendre le dialogue avec Madrid. Mais, du coup, cela a provoqué de la déception chez les indépendantistes.

M.V.B. : Après le référendum, personne ne savait ce qui allait se passer. Il y avait incertitude des deux côtés. A Barcelone, on ne savait pas si Madrid allait utiliser le fameux article 155 de la Constitution et reprendre le contrôle de la Catalogne. Il y a eu aussi des tensions au sein du mouvement indépendantistes, on a cru à une possible rupture au sein de ce mouvement. Il y a vraiment eu une profonde incertitude, chaque partie regardait ce que faisait l’autre pour essayer de ne pas perdre le bras de fer. L’enjeu était de savoir quelle partie ferait des concessions.

I.D.R. : Le gouvernement n’a pas utilisé l’article 155 tout de suite. Il a demandé à Puigdemont de lui confirmer ce qu’il avait fait lors de son discours comme ce n’était pas clair. C’est après que Puigdemont n’ait pas répondu à cet ultimatum que l’article 155 a été utilisé.

Que penser de la fuite de Puigdemont à Bruxelles ? Il veut que le problème de la Catalogne soit un problème européen, êtes-vous d’accords ? Pensez- vous que l’UE devrait s’impliquer davantage ?

M.V.B. : Une chose à faire remarquer tout d’abord est que l’indépendantisme catalan est pro-européen. L’inaction et la frilosité de l’Union européenne à s’investir dans la question catalane peut, selon moi, porter atteinte au projet européen. Il serait souhaitable d’avoir des négociations dans le cadre de l’Union européenne, mais pour cela il faudrait que les deux parties (le gouvernement de Catalogne et le gouvernement de Rajoy) demandent à l’Union européenne une médiation. Je trouve aussi que l’Union européenne aurait dû davantage se prononcer sur les violences qui ont eu lieu lors du référendum.

I.D.R. : Pour moi, c’est normal que les Catalans soient pro-européens, car, en cas d’indépendance, ils auraient besoin de l’Union européenne pour continuer à exister, en dehors de l’Union leur avenir serait très compromis. En cas de Catalogne indépendante, l’appartenance à l’Union européenne est une nécessité économique. Pour ce qui est du rôle de médiateur que propose Miquel, je ne crois pas que cela soit possible. En effet, l’Union a déjà pris position en déclarant que la Catalogne ne serait pas membre de l’Union en cas d’indépendance. L’Union européenne n’a pas non plus d’intérêt à favoriser l’indépendance de la Catalogne car cela pourrait déclencher une vague d’indépendantismes partout en Europe.

Tournons-nous à présent sur le futur. Comment pensez-vous que la situation va évoluer et comment souhaiteriez-vous qu’elle évolue ?

I.D.R. : Je pense que le problème politique de l’indépendance catalane est désormais un problème qui touche aussi les gens. Le débat sur l’indépendance a accru les divisions entre Espagnols et Catalans. Il faudrait, je pense, faire davantage de pédagogie. Il faut montrer aux Catalans que leur place est en Espagne. Beaucoup croient que le reste de l’Espagne ne veut pas voir la Catalogne prendre son indépendance pour des raisons simplement économique et égoïstes mais ce n’est pas le cas. La politique de redistribution est une politique de solidarité entre régions espagnols qui a lieu sur tout le territoire espagnol et pas seulement en Catalogne. Il faudrait retrouver un intérêt commun qui resserrent les liens entre Espagnols et Catalans, mais je ne crois pas que Madrid devrait consentir à plus d’indépendance pour la Catalogne lors d’éventuelles négociations. La Catalogne est déjà une région très autonome.

M.V.B. : Avec l’indépendance, on a vu la pénalisation d’un mouvement social. Il ne faut pas que le mouvement social soit pénalisé comme on a pu le voir avec les différentes arrestations de responsables de la Generalitat. Il faut au contraire une négociation. Le gouvernement de Madrid et les représentants de Catalogne doivent se mettre autour de la table et trouver un compromis qui donne plus ou moins d’indépendance à la Catalogne. Certaines concessions symboliques peuvent être accordées à la Catalogne, ce serait des concessions qui ne feraient pas qu’elle soit plus autonome mais que les Catalans se sentent mieux. Il faut surtout avoir un projet politique qui puisse, pourquoi pas, à la fin des négociations, être soumis à référendum. Ce projet doit convaincre les Catalans que l’Espagne est un pays réformable, que tous les sujets peuvent être discutés. On pourrait alors parler d’Espagne fédérale, d’Etat pluri-national… Le plus important pour l’avenir : le dialogue !

 

Source de l’image :

https://realdeals.eu.com/opinion/guest-comment/2017/10/02/demerger-catalonia-spain/