Le parti conservateur Droit et Justice a remporté le dimanche 25 octobre les élections avec une grande majorité et les partis de gauche n’ont pas atteint le quorum minimal pour entrer au Parlement. Le parti des jeunes anti-establishments Ensemble a enterré la coalition Gauche Unie dont faisait partie l’Alliance de la Gauche démocratique, l’héritier du parti communiste unique POUP ante-1989.

Le 25 octobre 2015, les élections polonaises au Parlement national ont donné gagnant le Parti conservateur Droit et Justice (PiS). Pour la première fois depuis 1989, le parti au pouvoir a bénéficié d’une majorité assez forte pour gouverner d’une manière autonome, sans avoir recours à une coalition. C’est une victoire totale : 235 sur 460 sièges. Le parti démocrate-chrétien Plateforme civique (PO) qui a gouverné en coalition pendant huit ans obtient une lointaine deuxième place. Le parti conservateur du chanteur Kukiz, déjà candidat très populaire lors des présidentielles, reçoit 42 sièges et le Parti néolibéral Moderne 28 sièges. La gauche est tout simplement absente du Parlement. La coalition de la Gauche Unie (7.55%) et le jeune parti Ensemble (3.62%) ont recueilli assez de voix à deux pour entrer au Parlement, seulement, ils ont fait campagne séparément… et pas ensemble.

Le projet « Gauche Unie » était une coalition de la dernière chance. Constitué autour de l’Alliance de la gauche démocratique, le parti postcommuniste est né des cendres du Parti Ouvrier Unifié Polonais (POUP), ancien « parti unique » polonais. Il était alors composé de l’ancien parti anticlérical et socio-libéral le Mouvement de Palikot, du parti vert et du parti Union du Travail, un parti constitué de représentants du POUP et de Solidarność. Les prévisions, très variables, donnaient un bon 10% à ces partis dans le cas où ils seraient ensemble, mais le compteur s’est arrêté à 7.55% le 25 octobre, soit 0.45% au-dessous du quorum qui permet à une coalition de faire son entrée au Parlement. C’est le second échec stratégique après les élections présidentielles durant lesquelles l’Alliance avait proposé une jeune journaliste peu connue, dont la nomination a divisé le parti, et qui n’a pas su convaincre plus de 2.38% des électeurs. Leszek Miller, premier ministre de 2001 et 2004 à la tête d’une coalition très forte de l’Alliance et du Parti du Travail et actuel chef du parti, est tenu pour responsable de ces échecs consécutifs. Ainsi se termine 25 ans de socio-démocratie postcommuniste. L’Alliance aura connu son âge d’or entre 1993 et 2004 avec trois Premiers Ministres et la double Présidence d’Aleksander Kwaśniewski. Néanmoins, ces dix dernières années, les divisions internes et les coalitions ratées ont sapé sa popularité et sa crédibilité. L’aile pragmatique du parti l’a emporté et elle a pratiqué une politique désidéologisée, sans vision et sans cibler un groupe social précis. Une position politique adoptée délibérément pour élargir sa base électorale, sans succès. La base ouvrière et populaire du parti a été emportée par le populisme de droite. Dans le monde post 9/11, suite à l’entrée de la Pologne dans l’UE en 2004, l’Alliance n’a pas essayé d’adopter un axe clair et a fait profil bas lorsque dominait le discours anticommuniste du premier gouvernement Kaczyński. Ses querelles internes ont fini de lui donner le visage d’un parti corrompu sans projet pour l’avenir. En conséquence, il n’est pas étonnant que le jeune parti Ensemble n’ait pas voulu être associé au Titanic de la politique polonaise.

Le parti Ensemble est un parti jeune sous tous les angles. Il est né en mai 2015, fondé par de jeunes adultes issus du monde associatif ou de la Jeunesse socialiste. Les analystes les plus pragmatiques, mais surtout les personnalités de la Gauche Unie désignent le leader du parti Ensemble, Adrian Zandberg, comme le fossoyeur de la gauche polonaise en raison de son succès au débat télévisé entre les leaders des partis cinq jours avant l’élection. Il est certain que les journalistes avides de nouveauté, dans une campagne par ailleurs plutôt molle, ont encensé la prestation détendue et précise du jeune homme. Mais il est plus que probable que les adhérents de la gauche traditionnelle aient eux-mêmes rejetés les promesses des partis déchus et se soient tournés vers la nouveauté et l’audace au risque de perdre leurs sièges au Parlement. Conscient du ras-le-bol des électeurs de gauche, le parti Ensemble a signifié plusieurs fois qu’il ne collaborera pas avec l’Alliance et avec le « petit théâtre politique du recyclage de visages connus » [1]. Il est vrai que Leszek Miller, déjà politicien professionnel au sein du parti unique avant 1989, et Janusz Palikot, le millionnaire qui finance un parti à son propre nom, n’ont pas des profils de rebelles. Ensemble surfe donc sur l’anti-establishment à la manière de Podemos. Son fonctionnement démocratique sans leader – Adrian Zandberg est le leader désigné par les médias – et les valeurs de gauche portées par des jeunes militants sans expérience politique se rapprochent beaucoup du petit parti de Podemos. Leur programme comprend des engagements concrets comme la taxation à 75% des salaires de plus de 500’000 zlotys par année (120’000CHF environ), doubler le salaire minimum et le plein accès à l’avortement. Grâce à son résultat, Ensemble a pu fêter avec effervescence son entrée dans le club des partis aux +3% qui ont droit à une dotation de l’État pour financer ses activités. Pendant les quatre prochaines années, le petit parti aura les moyens de travailler sur son programme sans trahir ses principes. Ensemble, un parti de gauche sur la voie de l’« européanisation » ? C’est encore à voir.

Au-delà de la disparition politique de l’Alliance de la gauche démocratique et de la percée d’Ensemble, plus globalement, nous avons été marqués par le tweet empressé de Jarosław Gowin à la suite des élections [2]. Il s’y réjouit de voir dans cette défaite de la gauche polonaise la fin du postcommunisme en Pologne [3]. Peu après, il affirme que le parti Ensemble est un parti néocommuniste. Comment expliquer de telles affirmations ? Jarosław Gowin est un ancien député et ministre de la Justice pour le PO qu’il a quitté suite à la fronde qu’il a mené avec l’aile conservatrice du parti sur la loi sur la fécondation in vitro. Il a depuis créé son propre parti et sera, probablement, ministre de l’éducation ou de la science dans le nouveau gouvernement Kaczyński. Il porte la voie d’une Pologne de droite mais, néanmoins, très majoritaire. Son affirmation sur le postcommunisme découle d’une opinion partagée par de nombreux polonais. Cette idée vient premièrement du fait que l’Alliance et l’Union du Travail sont des partis qui émanent notamment du parti communiste POUP. Elle est factuellement fausse puisque c’est aussi le cas du parti Paysan Polonais qui s’est constitué en partie sur la base du Parti Paysan Unifié, un satellite du POUP. Avec 5.13% le 25 octobre, ce parti agrarien est passé de justesse au-dessus du quorum d’entrée au Parlement de 5% pour un parti politique. La survie de ce parti n’a été garantie que par son tournant à droite et sa coalition avec le premier gouvernement de la Plateforme civique en 2007. Car c’est bien la droite qui domine en Pologne depuis dix ans. Une droite qui s’est forgé une identité, pendant les années nonantes, autour du travail politique de Solidarność à laquelle de nombreux polonais associent l’idée de liberté et d’indépendance. On notera en particulier la création en 1996 de l’Action électorale Solidarité qui regroupait de nombreux partis démocrates-chrétiens centristes. En coalition avec l’Union pour la Liberté, l’Action a gouverné de 1997 à 2001. Les partis de Donald Tusk et de Lech Kacziński ont alors été dans la même coalition parlementaire et dans le même gouvernement. Il est alors resté normal de considérer les partis émanant de la nébuleuse Solidarność à droite, alors que les partis émanant du POUP ont été automatiquement classés à gauche.

En raison de leur position de partis d’opposition lors du long règne de l’Alliance dans les années nonantes, le parti libéral Plateforme et le parti conservateur Droit et Justice se sont présentés, le moment voulu, comme des partis capables de dépasser la rhétorique inefficace des « postcommunistes » et de proposer des programmes d’avenir afin de « décommuniser » le pays et le débarrasser des élites qui s’accrochent au pouvoir. En 2005, Droit et Justice a prôné un retour à l’ordre moral et aux valeurs nationales. Un programme qui devait commencer par la mise en place d’un Bureau central anti-corruption et la lustration des élites pour se débarrasser des « agents » de l’ancien système. Élue en 2007, la Plateforme s’est proposé de « décommuniser » le pays en jouant la carte de la modernisation absolue: une politique libérale et pro-européenne. Les discours anti-communistes et anti-gauches des deux partis, qui dominent la scène polonaise depuis dix ans sont issus d’un réflexe d’opposition politique, présenté comme une continuité du combat contre le communisme de Solidarność. Ces discours sont, par essence, « postcommunistes » puisque l’identité de ceux qui les portent est encore liée à la construction démocratique « postcommuniste » de la Pologne. Il n’empêche que le discours est bien ancré dans la mentalité polonaise : la politique post-1989 sera à droite ou elle sera communiste. Cette division historique ancrée dans les consciences politiques a poussé Gowin a affirmé que la fin de l’Alliance mettait fin au postcommunisme. Que dire cependant de son affirmation sur le parti Ensemble, selon lui, « néocommuniste » ? Le parti Ensemble est constitué de membres jeunes dont beaucoup n’ont pas vécu le communisme. Ils s’inspirent tout au plus des idéaux et du programme de la gauche socio-démocrate française ou espagnole, voire norvégienne. En aucun cas ce n’est un parti communiste. L’affirmation de Gowin n’est pas anodine et ce ne sera pas la dernière. Les jeunes militants d’Ensemble auront encore beaucoup de travail pour faire dépasser aux polonais la frustration du « postkomunistyczny układ » (le système postcommuniste).

Sources :

http://wyborcza.pl/1,75478,19116546,fakty-tvn-jaroslaw-gowin-bedzie-ministrem-edukacji-lub-nauki.html

http://polska.newsweek.pl/gowin–zawsze-bede-przeciw-mrozeniu-zarodkow,93974,1,1.html

http://www.pch24.pl/grzegorz-braun–postkomunistyczny-uklad-szykuje-sie-do-przetasowania,35978,i.html

http://politicsandculture.org/2010/09/19/what-makes-poland-a-post-communist-country/

http://www.krytykapolityczna.pl/artykuly/opinie/20151028/bendyk-krol-edyp-czyli-tragedia-polskiej-lewicy

http://www.regard-est.com/home/breve_contenu.php?id=1611

MATERSKA-SOSNOWSKA Anna (2010), The Crisis of Social Democracy in Poland: A New Start for the Left?, Internationale Politik und Gesellschaft (IPG), n°4, pp.207-222, disponible en ligne:   http://library.fes.de/pdf-files/ipg/ipg-2010-4/materska-sosnowska.pdf

[1] http://www.krytykapolityczna.pl/artykuly/rozmowa-dnia/20150608/zandberg-my-niezamozna-wiekszosc-nie-chcemy-juz-tego-politycznego

[2] https://twitter.com/jaroslaw_gowin/status/658342872236826624

[3] http://www.parlamentarny.pl/spoleczenstwo/gowin-chichotem-losu-jest-to-ze-postkomunistom-cios-zadala-formacja-neokomunistyczna,1619.html