Genève accueille depuis 2013 la Semaine des droits humains avec une série de rendez-vous clefs, fédérant plusieurs partenaires pour faire avancer la réflexion sur les droits humains à l’ère du numérique. C’est à l’occasion de cette 6ième édition organisée par le Global Studies Institute de l’Université de Genève que nos étudiants ont pu découvrir « la Route du Levant », une pièce de théâtre signée Dominique Ziegler.

La première représentation de cette tragi-comédie devant le public genevois s’est déroulée ce mardi 13 novembre dernier. Magnifiquement porté par un jeu d’acteur fabuleux où Ludovic Payet et Frédérique Landenberg s’échangent la réplique, le spectacle a su bouleverser son auditoire. Il a ensuite laissé place à un débat axant la réflexion autour du terrorisme, présidé par Frédéric Esposito (UNIGE) et animé par les étudiants du GSI.

Le réalisateur s’empare d’un sujet d’actualité brûlant en ce jour de commémoration des attentats du Bataclan à Paris. Dans un petit commissariat de banlieue, un jeune homme, candidat au Djihad, soupçonné de vouloir rejoindre un groupe islamiste en Syrie est interrogé par un policier. Commence alors une véritable joute verbale entre les deux hommes où le mensonge et la manipulation tiennent lieux d’argument.

Cette dialectique permet la confrontation de manière rhétorique entre deux individus qui représentent respectivement deux manières diamétralement opposées de voir le monde. Le Djihadiste, incarne l’extrémiste islamiste, ennemi affiché des valeurs occidentales en opposition au fonctionnaire de police, défenseur de la conception officielle des valeurs républicaines.

L’intérêt pédagogique de cette pièce a ensuite pu être soulevé par les débats, qui ont suivi les 4 représentations de la semaine, entre Micheline Calmy-Rey (UNIGE), Jean-Paul Rouiller (Terrosism – joint Analysis Group), Géraldine Casutt (Centre intercantonal d’information sur les croyances), Rémi Baudoui (UNIGE) et le réalisateur Dominique Ziegler. Après avoir dans un premier temps, relevé la nécessité de cette pièce eu égard de l’urgence de la situation actuelle, les intervenant sont revenus sur les interrogations sous-jacentes qui y sont abordées.

Par le biais de la fiction policière, le réalisateur souhaitait confronter le spectateur aux visions subjectives de chacun des camps à tour de rôle. L’utilisation du dialogue permet de réfléchir sur notre propre modèle occidental et nous interroge sur le rôle de la société dans la radicalisation religieuse. Ici, la fable politique est ramenée à l’échelle de l’individu. Le commissariat installe un lieu à huis-clos permettant la mise en place d’un débat « par le bas », c’est-à-dire entre citoyens, à l’écart de la scène politique technocrate.

C’est principalement l’incompréhension générale face à ce phénomène croissant qui est mis en exergue par le réalisateur. Une question subsiste alors pour le spectateur tout le long du spectacle :  qu’est-ce qui pousse un individu ayant évolué dans notre société occidentale, sans aucun lien ethnique ou spirituel à une affiliation religieuse, au Djihad ? La pièce propose certains éléments de réponse comme le rejet des conceptions capitalistes, le déterminisme social encouragé par l’école républicaine, le délaissement par la société de certaines populations … Autant de raisons qui explique cette injustice fondamentale poussant de nombreux jeunes à s’éloigner et à s’identifier à une cause lointaine. Dans notre monde réel, et malgré la médiatisation sans précédent de la situation, aucune de nos sociétés n’a pu cibler une raison précise à ce choix de l’extrémisme.

Le débat s’est alors progressivement orienté vers la question de la responsabilité des gouvernements. Quel rôle l’état doit adopter a priori et postériori des faits du terrorisme islamique ?  L’injustice des rapports sociaux, l’hétérogénéité sociale du territoire immobilisée par les politiques publiques, sont des facteurs déterminants de crispation des positions. Le spectacle met en évidence la faillite du système étatique dans le traitement de cette problématique par la figure du policier qui échoue à convaincre le jeune à renoncer au Djihad.

Face à la tentative échouée d’éviter cette radicalisation, qu’en-est-il alors de la position à adopter dans la sanction ? Le rebondissement ultime de la pièce propose une solution radicale pour lutter contre le terrorisme. (SPOILER ALERTE) En effet, le policier, qui en réalité fait partie du service des renseignements français, est en fait accrédité par le gouvernement d’une mission précise qui dépasse le simple interrogatoire : si le sujet interrogé s’avère être l’émir (recruteur de djihadiste) depuis longtemps recherché par les services de police, il doit procéder à son assassinat. Cette scène à conduit le débat à se questionner sur la raison d’état. Faut-il nécessairement dépasser les normes démocratiques pour combattre la radicalisation ? A cette question, Jean-Paul Rouiller et Rémi Goudoui répondent sans équivoque à la négative « l’application de la raison d’état, c’est le dépassement de la démocratie, c’est le bouleversement du droit commun et politique quotidien »

Enfin, la « Route du Levant » revient également sur l’instrument technologique qui a modifié le paysage de cette traque anti-terroriste. Internet est devenu un outil clef dans le processus de recrutement de nouveaux affiliés djihadistes. Le net, fruit pourtant emblématique de cette société capitaliste « obscurantiste », permet l’endoctrinement, la circulation de la propagande massive, ou de la mise en relation des recrues avec les réseaux islamiques par les « émirs ». Internet devient un moyen efficace pour les recruteurs de défendre leur conception rigoriste de la religion alors que le rejet de notre système, qui s’illustre par cette même technologie, réside comme argument majeur dans leur l’affirmation de leur modèle en opposition avec « l’Occident décadent ».

Le spectacle se termine sur une perspective négative où la solution retenue est la raison d’état dans sa forme la plus violente. La fin rend le spectateur dubitatif, orphelin de solution. Ziegler dresse dans cette fiction un constat décourageant de l’humanité. La « Route du Levant » en vulgarisant le sujet si sérieux de la radicalisation islamique, libéralise la parole et propose un véritable débat décomplexé autour de toutes les thématiques sous-jacentes de ce phénomène tragique. La pièce se présente alors comme un cri d’alerte, avertissant sur la perspective désastreuse qu’aurait une inaction de la part des gouvernements et de la société civile.