Introduction

Après la Première Guerre mondiale, les puissances européennes victorieuses organisent le démembrement des empires défaits, dont l’Empire ottoman. Les revendications kurdes sont dans un premier temps prises en considération dans le cadre du traité de Sèvres, qui comprenait la création d’un Etat kurde, avant d’être définitivement balayées par le traité de Lausanne en 1923 : l’Irak est créé et l’ex-vilayet de Mossoul, comprenant l’actuelle région du Kurdistan irakien[1], y est intégré. Aujourd’hui toutefois, bien qu’il fasse toujours officiellement partie intégrante de l’Irak, le Kurdistan irakien possède tous les attributs d’un Etat indépendant, hormis le nom : une constitution propre, un parlement, une armée qui contrôle ses frontières (y compris celles avec le reste de l’Irak !), des institutions autonomes, des services de renseignements, son drapeau, etc[2]. L’autonomisation grandissante de ce « quasi Etat kurde »[3] soulève plusieurs questionnements, autour desquels ce travail est organisé :

Quelles sont les revendications nationalistes des Kurdes en Irak ? En quoi le pétrole a-t-il été un accélérateur au projet nationaliste kurde ?

Dans le but de répondre au mieux à cette problématique, ce travail s’organise en trois parties. La première partie développera de manière chronologique les différentes étapes qui ont mené le Kurdistan irakien à sa situation politique actuelle. La seconde partie examinera le rôle joué par le pétrole dans ce développement, en particulier après l’intervention américaine de 2003. La dernière partie quant à elle exposera les enjeux auxquels est confronté le Kurdistan irakien actuellement.


1. Du traité de Lausanne à la guerre d’Irak (1923 – 2003) : autonomisation progressive

1.1. Les décennies de répressions

A la suite du traité de Lausanne, les Kurdes sont donc privés d’Etat mais les revendications kurdes, elles, persistent. En Irak, le Parti Démocratique du Kurdistan (PDK) mène au cours des années 1960 une guérilla contre le gouvernement irakien. Bagdad tente de sortir de ce conflit en promulguant en 1970 une loi d’autonomie pour trois gouvernorats du nord de l’Irak : Dahuk, Erbil et Souleymanieh. Celle-ci est toutefois refusée par le leader du PDK, Moustapha Barzani, car elle trace les limites d’un Kurdistan ne possédant qu’une autonomie de façade et étant dépourvu de ses gisements de pétrole[4]. Sous le régime de Saddam Hussein, la région pourtant pétrolifère ne connaitra pas de développement, d’une part du fait de l’hostilité des Kurdes à toute intervention du gouvernement central et d’autre part en raison de la volonté du leader irakien de maintenir la région à un niveau de sous-développement, tout en réprimant sa population. Ces répressions atteindront leur paroxysme dans les années 1980 avec les politiques de génocide et d’arabisation des régions pétrolifères du sud du Kurdistan irakien[5].

1.2. Le tournant de la guerre du Golfe (1991)

En avril 1991, suite à la guerre du Golfe, les Nations Unies adoptent la résolution 688[6] qui condamne les répressions des minorités – en particulier les Kurdes – par le régime du parti baas irakien. Dans la continuation de cette résolution, les USA, le Royaume-Uni et la France décident d’imposer une zone d’exclusion aérienne sur le nord de l’Irak afin de prévenir de nouvelles répressions de la population kurde. La réaction irakienne est alors inattendue, puisque Bagdad décide d’entièrement se retirer (militairement et administrativement) au-delà d’une ligne verte, laissant dans une situation chaotique toute une région faisant pourtant partie intégrante de son territoire. Afin de combler ce vide, les Kurdes se structurent et se dotent de la plupart des attributs d’un Etat indépendant, sans toutefois en divulguer le nom : un parlement, un Ministère des Peshmergas (défense), un Ministère de l’Aide Humanitaire et de la Coopération (affaires étrangères), etc.

Carte : ligne verte et frontières politiques et militaires du Kurdistan irakien (avril 2015)[7]

Le Gouvernement Régional du Kurdistan (GRK), nouvelle autorité de la région, décide de déclarer le Kurdistan irakien région fédérée, imposant ainsi à Bagdad le fédéralisme, ce qui lui permet de respecter l’intégralité du territoire irakien tout en accédant à une autonomie de facto[8]. L’indépendance, objectif ultime des nationalistes kurdes, demeurait en effet une entreprise trop risquée pour plusieurs raisons. Une déclaration d’indépendance aurait tout d’abord rencontré une double opposition : d’un coté de la part du gouvernement irakien, qui laissait toujours planer le spectre de nouvelles répressions, et d’un autre coté de la part de la communauté internationale, qui craignait une propagation des velléités indépendantistes aux communautés kurdes de Syrie, d’Iran et de Turquie, et donc une déstabilisation de toute la région[9]. De plus, le Kurdistan irakien restait très fragile, car toutes les grandes infrastructures se trouvaient de l’autre coté de la ligne verte, dans les régions de Mossoul et Kirkouk sous contrôle du gouvernement irakien. Les Kurdes ne pouvaient pas non plus développer une industrie pétrolière par manque de moyens financiers et techniques, et du fait qu’aucune compagnie étrangère ne pouvait y investir en raison de l’embargo total imposé par les Nations Unies à l’Irak suite à son invasion du Koweït[10]. Ainsi, le Kurdistan irakien accède à une autonomie de facto au cours des années 1990 mais il reste néanmoins très vulnérable en raison de son sous-développement économique. Cette vulnérabilité sera d’autant plus exacerbée par les luttes entre le PDK et l’Union Patriotique du Kurdistan (UPK) qui dominent respectivement le nord et le sud du Kurdistan irakien. Les rivalités entre les deux factions évolueront en une véritable guerre civile entre 1994 et 1997[11].

1.3. Les conséquences de l’intervention américaine de 2003 : une autonomie accrue et reconnue

Après la chute de Saddam Hussein, les Kurdes parviennent à se hisser sur le devant de la scène politique irakienne, se trouvant ainsi en position avantageuse, pour plusieurs raisons. Pour commencer, à la veille de la guerre d’Irak, les Kurdes étaient parmi les rares en Irak à soutenir une intervention américaine et leurs forces armées, les peshmergas, apparaissaient ainsi comme les principaux alliés des Etats-Unis sur place. A la demande de ces derniers, le PDK et l’UPK sont parvenus à gommer leurs différents pour se préparer à une intervention américaine imminente, allant même jusqu’à établir une feuille de route pour un Irak post Saddam Hussein[12]. A l’inverse, la guerre d’Irak a eu pour effet d’exacerber les différences entre les populations arabes sunnites et chiites. De plus, en raison de la politique de débaasification de l’Irak, les institutions politiques du pays sont obligées de repartir de zéro, alors que le GRK a déjà acquis une certaine expérience de gouvernance depuis sa création plus de dix ans auparavant. Après la guerre, les Kurdes irakiens ont ainsi pour objectif de développer leur nation autonome mais également de participer à l’édification de la nouvelle nation irakienne dans le but de défendre leurs intérêts. En outre, certains postes clés du gouvernement central, comme celui de la présidence, sont désormais spécifiquement réservés aux Kurdes en raison du système communautariste adopté par l’Etat irakien[13].

Les Kurdes pesant désormais de tout leur poids à Bagdad, ils parviennent à faire pression pour que la nouvelle constitution irakienne signée en 2005 leur soit favorable. Tout d’abord, l’Irak adopte un système fédéral, signifiant que l’autonomie du Kurdistan est reconnue, tout comme la légitimité du GRK, et que 17% du budget national total lui est transféré (ce qui correspondant approximativement à la part de la population irakienne vivant sur son territoire). Ensuite, la responsabilité est donnée aux régions pour développer le secteur des hydrocarbures sur leur territoire, ce qui selon le gouvernement central ne signifie par pour autant que le GRK a carte blanche pour gérer son pétrole à sa guise. Pour finir, un article de la constitution stipule que des référendums doivent être organisés pour décider du sort des zones disputées, dont la région pétrolifère de Kirkouk. Ces référendums n’auront pourtant de cesse d’être reportés par les deux parties dans le but d’éviter que ces régions disputées, souvent riches en hydrocarbures, ne basculent définitivement dans un camps ou dans l’autre[14].

Parce que l’Irak est désormais fédéral, les Kurdes interprètent la constitution comme un pacte scellant une alliance volontaire entre les différentes régions qui composent l’Irak. Ainsi, si la constitution venait à connaître des changements significatifs, ils estimeraient de leur droit de faire sécession[15]. De son coté, le gouvernement central est dans les faits très réfractaire à la politique fédéraliste, si bien qu’il refuse d’aller dans le sens d’autres décentralisations en Irak. L’autonomie de jure du Kurdistan irakien a été reconnue car elle existait déjà de facto depuis 1991. Dès l’entrée en vigueur de la constitution de 2005, le Kurdistan irakien devient ainsi une véritable « région fédérée au sein d’une fédération invisible »[16], puisqu’en dehors du Kurdistan, Bagdad dirige (théoriquement) de manière directe tout le territoire irakien. Le gouvernement central craint en effet qu’une décentralisation soit le premier pas vers une dislocation de l’Irak. Dans le cas des Kurdes, ces craintes semblent fondées puisqu’ils apparaissent déterminés à prendre leurs distances du gouvernement central : aujourd’hui, si l’objectif de l’indépendance n’est pas officiellement déclaré, le Kurdistan semble vouloir se libérer au maximum de sa dépendance vis-à-vis de Bagdad, non seulement du point du vue politique et militaire, mais aussi et surtout au niveau économique, comme nous allons maintenant le voir.

 

2. Développement depuis la guerre d’Irak : le pétrole au centre de l’économie du Kurdistan irakien

Sous le régime de Saddam Hussein, le Kurdistan irakien n’a pas pu se développer économiquement en raison de l’embargo international qui pesait sur l’Irak et la seule aide internationale fournie a été des biens de première nécessité, notamment avec le programme des Nations Unies « pétrole contre nourriture ». La chute du dirigeant baasiste et la levée de l’embargo international permettent à l’Irak de s’ouvrir aux investissements et donc à un développement économique à long terme. En ce sens, la relative stabilité et sécurité du Kurdistan irakien par rapport au reste de l’Irak attire les investissements, surtout dans le secteur des hydrocarbures, jusqu’alors pratiquement inexploités dans cette région[17]. L’expérience des années 1990 a montré aux Kurdes d’Irak l’importance d’assurer leur financement, dans l’idéal en le produisant eux-mêmes pour plus d’indépendance. Ainsi, la question du pétrole (et donc du financement du GRK) est centrale pour Erbil, la capitale de la région autonome du Kurdistan, et est au cœur de ses disputes avec Bagdad en raison de ses liens avec de nombreuses autres questions, telles que celles des territoires disputés (très pétrolifères) ou de la structure de l’Etat (gestion des hydrocarbures)[18]. Le Kurdistan irakien représente en effet un des très rares cas de découverte récente de grands champs de pétrole onshore et a le potentiel d’avoir à lui tout seul une production de près d’un million de barils par jour, soit l’équivalent de la production de l’Azerbaïjan ou d’Oman[19].

2.1. Les hydrocarbures dans la constitution irakienne de 2005

Au sujet des hydrocarbures, la constitution irakienne signée en 2005 reste volontairement vague dans le but que les nombreux points de litiges puissent être réglés a posteriori, en particulier ceux entre le GRK et le gouvernement central. Ainsi, si l’article 111 indique que les hydrocarbures du sol irakien sont la propriété de tous les irakiens, l’article 112 stipule que c’est au gouvernement fédéral de gérer les hydrocarbures extraits des « présents champs »[20]. Quand le GRK exploite et vend le pétrole présent sur le territoire qu’il contrôle sans en référer au gouvernement central, ce dernier l’accuse de vol en référence à l’article 111, tandis que le gouvernement kurde se justifie en disant qu’il ne s’agit aucunement de pétrole des « présents champs » dont il est fait question dans l’article 112. De plus, le GRK se réfère à un troisième article de la constitution, l’article 115, stipulant qu’en cas de divergence la primauté est donnée aux régions. Ainsi, en l’absence de législation fédérale précise sur le partage et la gestion du pétrole, le GRK se permet d’interpréter la constitution et de gérer « ses » ressources comme il l’entend, ce qu’il ne manquera pas de faire[21].

2.2. Croissance rapide du secteur pétrolier

Peu après la chute de Saddam Hussein, le GRK adopte une politique attrayante pour les investisseurs afin d’accélérer le développement de son secteur des hydrocarbures. Un ministère des ressources naturelles est établi afin de contourner l’autorité du gouvernement central, ce qui signifie également une bureaucratie allégée. Des blocs[22] sont attribués à de nombreuses compagnies étrangères, avec lesquelles des contrats de partage de production (CPP) sont conclus. Les CPP ont ceci de particulier qu’ils permettent aux compagnies qui les contractent de faire de plus grands bénéfices qu’avec des contrats de services, à condition bien sûr qu’elles dénichent des hydrocarbures exploitables dans les zones explorées. Durant cette même période, Bagdad comprend l’urgence de développer l’industrie pétrolière du sud irakien, qui contient 70% des réserves de pétrole d’Irak, et parvient à signer des contrats de services avec de grandes compagnies telles que ExxonMobil, BP, Shell ou encore Gazprom Neft[23]. Dès 2007, Bagdad met en place une politique de blacklisting des entreprises qui concluent des contrats au Kurdistan sans passer par Bagdad, ce qui explique que les compagnies qui investissent au Kurdistan irakien sont dans un premier temps uniquement des petites et moyennes compagnies : les grandes compagnies ne se risquent pas au nord de l’Irak et préfèrent se tourner vers les énormes gisements du sud, bien qu’elles n’y concluent que des contrats de services. Mais l’arrivée en 2011 d’ExxonMobil au Kurdistan irakien, alors que l’entreprise avait des contrats dans le sud du pays, vient bouleverser cette répartition du marché.

Le GRK commence vraiment à mener sa propre politique pétrolière avec la signature d’un CPP en octobre 2011 avec le géant américain ExxonMobil pour 6 blocs, dont 3 se trouvaient dans des zones disputées. ExxonMobil apporte de vastes ressources financières et techniques, et l’arrivée de cette grande compagnie internationale fortifie la position kurde, car indirectement elle apporte une certaine reconnaissance à la légitimité des actions du GRK, qui comprenait notamment l’attribution de blocs dans des zones disputées afin d’y consolider son contrôle. Chevron, Total et Gazprom lui emboîte le pas dans les mois suivants et à la fin de l’année 2012 tous les blocs du Kurdistan irakien sont attribués à des compagnies, exception faite de certains situés dans des régions montagneuses peu pétrolifères ou dans des zones disputées jugées trop risquées politiquement[24].

2.3. La Turquie, un partenaire inattendu

Avec l’arrivée de ces géants du pétrole, la question du Kurdistan irakien gagne en importance non seulement pour l’Irak, mais également pour d’autres pays, à commencer par la Turquie. Le Kurdistan irakien ne possédant pas d’accès à la mer, la Turquie apparaît comme la seule issue possible pour l’exportation de son pétrole : la Syrie n’est pas vraiment une option pour le moment en raison du conflit qui déchire le pays depuis 2011, l’Iran voit d’un mauvais œil l’émergence d’un Kurdistan irakien et semble vouloir jouer de ses rivalités internes en ne soutenant que l’UPK, tandis que l’exportation de pétrole via le sud de l’Irak est exclue en raison des rivalités entre Erbil et Bagdad. La Turquie fait ainsi figure de partenaire privilégié pour un Kurdistan irakien qui cherche à se libérer du contrôle de Bagdad[25].

L’importation de pétrole kurde s’inscrit dans la volonté qu’a la Turquie d’être un hub régional pour le transit de matières, et bien que des relations étroites entre Turcs et Kurdes d’Irak semblent a priori surprenantes, la realpolitik a poussé la Turquie dans cette direction. Pour commencer, la Turquie importe du Kurdistan irakien uniquement du pétrole, car le gaz est pour le moment entièrement absorbé par la consommation interne, mais un futur développement de ce secteur lui permettrait de se rendre moins dépendante de l’énergie iranienne et russe. Ensuite, avoir de bonnes relations avec le Kurdistan irakien peut s’avérer utile afin de contenir sa propre population kurde. Pour terminer, la Turquie semble juger inévitable l’indépendance du Kurdistan irakien et veut être présente dès que possible afin de s’assurer que ce nouvel acteur régional soit à ses cotés, mais également afin de créer une dépendance qui pourrait lui servir de levier pour défendre ses intérêts.

Concernant les relations entre les gouvernements turc et irakien, l’attitude d’Ankara est très ambiguë vis-à-vis de son voisin. D’un coté, la Turquie signe avec l’Irak un accord sur l’oléoduc Kirkouk-Ceyhan en septembre 2010 et assure qu’aucune importation de pétrole ne se fera sans l’aval du gouvernement central. D’un autre coté, la Turquie commence à importer par camion du pétrole kurde et crée de concert avec le GRK une structure afin d’explorer sur différents sites du Kurdistan et faciliter l’exportation de pétrole par pipeline, ce qui se fait dès la fin de l’année 2013 et ne manque pas de courroucer Bagdad, qui décide de suspendre les financements destinés au Kurdistan irakien dès janvier 2014[26].

 

3. Enjeux actuels

3.1. Crise budgétaire

Jusqu’à ce mois de janvier 2014, environ 80% du budget du GRK provenait du gouvernement central qui lui reversait une part d’environ 17%[27] de son budget total. L’absence de ce financement fait ainsi entrer le GRK dans une grave crise budgétaire, qui lui est très difficile de résoudre en raisons de ses moyens limités. Le GRK a tout d’abord effectué des emprunts auprès d’entités privées et a obtenu des prépaiements de la part de clients de son secteur pétrolier. Ces ressources ont rapidement atteint leurs limites et le GRK a ensuite tenté de contracter une dette internationale, ce qui lui est très difficile du fait qu’il n’est pas un Etat indépendant. Ainsi, la dette du GRK s’élevait à 17 milliards $ en avril 2015.

En soit,  le fait que le GRK rencontre des problèmes pour payer les compagnies pétrolières ne représente pas un danger trop important pour celles-ci, car il leur est possible de geler temporairement leurs activités pour ensuite les reprendre une fois que les autorités kurdes auront régler leurs problèmes financiers. En revanche, le risque est de créer un cercle vicieux, puisqu’une baisse des activités des compagnies pétrolières signifie une diminution des revenus du GRK et donc également une baisse des paiements aux compagnies, qui à leur tour réduisent encore plus leurs activités, etc. De plus, la stabilité sociale et la sécurité sont directement affectées par cette crise budgétaire, ce qui compromet la bonne image dont jouissait le Kurdistan jusqu’alors et qui a joué un rôle important dans son développement économique. Cette fragilisation survient de plus à une période ou le GRK doit faire face à la menace de l’Etat islamique (EI) parvenu jusqu’à ses frontières[28].

3.2. Lutte contre l’Etat islamique

L’émergence de l’EI à partir de 2014 a eu pour effet d’accroître la crise budgétaire du Kurdistan irakien en raison des nombreux réfugiés qui y ont afflué et du coût élevé de la guerre que doit mener son armée. De plus, des compagnies pétrolières ont été contraintes de retirer leur personnel des zones proches des lignes de front, et les longs combats pour le contrôle de la plus grande raffinerie d’Irak, à Baiji près de Kirkouk, ont provoqué une diminution des produits raffinés au Kurdistan irakien. En revanche, le GRK s’est saisi de l’occasion pour envoyer ses troupes à Kirkouk afin de « sécuriser » la région face à la menace de l’EI, faisant ainsi basculer le plus grand gisement pétrolier d’Irak sous son contrôle[29]. Le rôle central que jouent les peshmergas dans la lutte contre l’organisation terroriste a aussi eu pour effet de renforcer la position du Kurdistan irakien et la légitimité de son gouvernement au niveau international, d’une part en raison des dialogues internationaux engagés avec le GRK et d’autre part du fait des armes et munitions que les peshmergas reçoivent de la communauté internationale[30].

 

Conclusion

Les Kurdes irakiens aspirent certes à l’indépendance, mais ils ont du faire le choix de procéder par étapes, c’est-à-dire d’accéder d’abord à une certaine autonomie, en raison d’une part de la forte opposition que rencontrerait leur Etat au niveau national, régional et international, et d’autre part à cause du niveau de développement économique et financier de leur région qui ne permettrait pas de subvenir à leurs besoins. C’est une impulsion externe qui a provoqué la première avancée vers l’autonomie : l’imposition d’une zone d’exclusion aérienne. Le retrait complet du gouvernement central qui a suivi a certes apporté une autonomie de facto aux Kurdes irakiens, mais leur région restait extrêmement vulnérable. En 2003, c’est également une impulsion externe – l’intervention américaine en Irak – qui permet aux Kurdes de faire reconnaître leur autonomie et d’imposer certaines de leurs revendications. Ainsi jusqu’en 2003, le pétrole n’a pas joué de rôle dans l’acquisition par le Kurdistan irakien d’une autonomie de facto puis de jure, mais l’a au contraire plutôt freiné en raison de la détermination de Bagdad à maintenir sous son contrôle les régions pétrolifères du nord du pays.

Le GRK interprète la constitution du nouvel Etat fédéral irakien comme un contrat scellant un attachement volontaire du Kurdistan au reste du pays, signifiant par là même la possibilité d’une future sécession ; celle-ci sera-t-elle aussi provoquée par une impulsion externe ? Quoi qu’il en soit, c’est un véritable bras de fer qu’a engagé le Kurdistan autonome avec le gouvernement central, et le premier a compris que le développement de son économie est vital pour sa sécurité et est la clé pour se libérer de sa dépendance vis-à-vis de Bagdad. En ce sens, le pétrole joue un rôle central car il s’agit de la principale richesse du Kurdistan irakien. D’ailleurs, le gouvernement kurde lie explicitement le pétrole à sa sécurité et son indépendance[31]. Après la guerre d’Irak, le Kurdistan est une région relativement sûre et stable par rapport au reste du pays et le GRK met en place une politique attrayante pour les compagnies, autant de caractéristiques qui attirent les investisseurs. Toutefois, les disputes entre Bagdad et Erbil sont handicapantes pour le développement économique de la région car les compagnies se sentent dans un premier temps obligées de choisir entre le nord et le sud, et beaucoup n’osent pas s’aventurer au Kurdistan. L’arrivée d’ExxonMobil puis d’autres grandes compagnies à partir de 2011 marque un tournant, puisqu’elles permettent au secteur pétrolier de passer à un niveau supérieur et à la politique du GRK de gagner en légitimité, tout comme le contrôle de ce dernier sur des zones disputées dont le pétrole est désormais exploité[32].

Les enjeux qui se présentent aujourd’hui au Kurdistan irakien sont nombreux. La crise budgétaire que connaît le GRK depuis 2014 a montré qu’il n’est pas pour le moment en mesure de subvenir à ses besoins financiers de manière indépendante, bien que son secteur pétrolier se soit beaucoup développé. Un premier enjeu sera de prévenir de nouvelles crises budgétaires en trouvant un terrain d’entente avec le gouvernement central ou en réduisant sa dépendance financière, tout en évitant qu’un accroissement des rapports commerciaux avec la Turquie ne développe une nouvelle dépendance, cette fois vis-à-vis d’Ankara. Sur ce point, une solution pourrait être de diversifier son économie pour éviter de devenir un nouvel Etat rentier ou tout au moins de rééquilibrer son rapport à la Turquie, par exemple en lui vendant du gaz, matière qu’elle cherche à importer pour sa consommation interne. Un autre enjeu important est celui des régions disputées. En effet, le GRK cherche à étendre son contrôle à toutes les zones d’Irak de peuplement kurde et Bagdad fait le pari que le Kurdistan irakien ne fera pas sécession sans ces territoires, du moins ceux riches en hydrocarbures. Récemment, l’EI est venu bouleverser les frontières internes de l’Irak[33] et le GRK en a profité pour envoyer ses troupes « sécuriser » des zones disputées. Ainsi, bien que Bagdad et Erbil coopèrent pour lutter contre cet ennemi commun, la disparition de l’EI risque de faire place à des tensions exacerbées entre les deux gouvernements autour de la question des territoires disputés.

 

[1] « Kurdistan irakien » est le meilleur terme à utiliser aujourd’hui pour désigner cette région. Il est en effet beaucoup plus neutre que ceux de « Kurdistan du sud » ou « nord de l’Irak », utilisés respectivement par le gouvernement central et les autorités du Kurdistan irakien. BABAN, Bryar S.,  « La région du Kurdistan-Irak entre fédération et indépendance », Civitas Europa, n° 34, 2015, p. 23.

[2]  SIMONET,    Loïc,    «  Les hydrocarbures du Kurdistan irakien, au cœur de l’imbroglio régional », Géoéconomie, n° 74, 2015, p. 166-167.

[3] NATALI, Denise, The Kurdish quasi-state: development and dependency in post-Gulf war Iraq, Syracuse (New York) : Syracuse University Press, 2010, p. 51.

[4] ROUSSEL, Cyril, « L’introuvable frontière du Kurdistan d’Irak », Politique étrangère, n° 2/2014, 2014, p. 64-65.

[5] MILLS, Robin, « Under the Mountains: Kurdish Oil and Regional Politics », [s.l.] : [s.n.], 2016, p. 7.

[6] Résolution 688 des Nations Unies : http://www.un.org/fr/documents/view_doc.asp?symbol=S/RES/688(1991)

[7] International Crisis Group, « Arming Iraq’s Kurds: Fighting IS, Inviting Conflict », Middle East Report, n° 158, 2015, p. 32.

[8] BABAN, « La région du Kurdistan-Irak », art. cit., p. 29-36.

[9] BARZANI, Saywan, Le Kurdistan d’Irak : 1918-2008, Paris : Ed. L’Harmattan, 2009, p. 115-116.

[10] MILLS, « Under the Mountains », art. cit., p. 7.

[11] MILLS, « Under the Mountains », art. cit., p. 3.

[12] BARZANI, Le Kurdistan, op. cit., p. 134-135.

[13] BENGIO, Ofra, The Kurds of Iraq: building a state within a state, Boulder (Colorado) : Lynne Rienner Publishers, 2012, p. 297-298.

[14] STANSFIELD, Gareth, « The Unravelling of the Post-First World War State System? The Kurdistan Region of Iraq and the Transformation of the Middle East », International Affairs, n° 89, 2013, p. 271-272.

[15] BABAN, « La région du Kurdistan-Irak », art. cit., p. 46-47.

[16] Ibidem, p. 39.

[17] NATALI, The Kurdish quasi-state, op. cit., p. 102.

[18] STANSFIELD, « The Unravelling of the Post-First World War State System? », art. cit., p. 272.

[19] MILLS, « Under the Mountains », art. cit., p. 1.

[20] Ibidem, p. 33.

[21] SIMONET, « Les hydrocarbures du Kurdistan irakien », art. cit., p. 154-155.

[22] Un bloc est un secteur géographique sur lequel une entreprise peut explorer puis extraire du pétrole.

[23] MILLS, « Under the Mountains », art. cit., p. 10.

[24] Ibidem, p. 34.

[25] STANSFIELD, « The Unravelling of the Post-First World War State System? », art. cit., p. 273.

[26] SIMONET, « Les hydrocarbures du Kurdistan irakien », art. cit., p. 160-165.

[27] Le GRK a ainsi eu un budget de 15 milliards $ pour l’année 2013.

[28] MILLS, « Under the Mountains », art. cit., p. 27-30.

[29] MILLS, « Under the Mountains », art. cit., p. 13.

[30] BABAN, « La région du Kurdistan-Irak », art. cit., p. 51.

[31] MILLS, « Under the Mountains », art. cit., p. 1.

[32] Ibidem, p. 40-41.

[33] Voir p. 3 : « Carte : ligne verte et frontières politiques et militaires du Kurdistan irakien (avril 2015) ».