« Vous ne mangerez pas le porc […]; vous le considérerez comme impur. »(1) Ce passage de l’Ancien Testament peut en surprendre plus d’un, vu la façon dont les chrétiens mangent du porc sans restrictions particulières. En effet, il s’agirait de la viande la plus consommée en France et en Europe (2). De plus, parallèlement à la montée de l’islamophobie, certains partis politiques en Europe instrumentalisent le porc, dans le but de consolider leur identité chrétienne en opposition à celle des musulmans (3). On constate donc que le porc dépasse son cadre animal en s’insérant dans de larges enjeux sociaux, culturels, religieux et politiques. Or, il ne s’agit pas d’un phénomène récent en Europe, où la fonction nutritive du porc a toujours été étroitement liée à une symbolique en constante évolution depuis sa domestication. D’ailleurs, le tabou entourant le porc est un élément identitaire qui perdure dans l’Islam et le Judaïsme. Par conséquent, y aurait-il une contradiction entre les Écritures saintes et la pratique des chrétiens quant à cette viande?

Depuis l’Antiquité, le porc possède un statut ambivalent en Europe. D’une part, il est l’image du courage et de la force, vénérée par les Romains, les Germains et les Gaulois. En effet, il est l’objet de cultes romains à Cérès et à Déméter, l’emblème celtique ou encore un rite de passage guerrier gaulois. D’autre part, il a une mauvaise réputation due à sa voracité et à son caractère omnivore. D’ailleurs, plusieurs auteurs soulignent le contraste entre sa viande savoureuse et son alimentation abjecte tout au long de l’histoire.

Au Moyen Âge, le porc garde cette ambivalence qui a désormais une teinte chrétienne. Certes, il garde une fonction alimentaire utilitaire, car la viande porcine est celle qui se conserve le mieux et est la plus accessible pour les couches populaires. Mais, le porc « glouton » et « sale » incarne aussi des vices et des comportements humains que le christianisme interdit. Car, quasi-aveugle et ne pouvant pas lever la tête en direction du ciel, donc de Dieu, le porc est l’attribut de Satan par excellence en se vautrant comme lui dans la fange.

Cependant, à partir du XIIIe siècle sous l’influence des Antonins, il prend la forme d’un animal familier en tant que compagnon fidèle, protecteur et affectueux de Saint Antoine en pleins tourments. À la fin du Moyen Âge, il endosse le vice de la luxure, en renvoyant aux pratiques obscènes humaines, qu’on nomme désormais des « cochonneries » dès le XVIIe siècle. Ensuite, l’élevage industriel porcin et la popularisation de la « Saint-Cochon » qui mêle abondance et transgression permettent d’étendre à toutes les campagnes européennes une « civilisation porcine » avec ses codes, ses rites et son calendrier. D’ailleurs, le folklore médiéval donne naissance au personnage du gentil petit cochon auquel les enfants s’identifient à travers des contes et des dessins animés.

Enfin, on constate que l’on n’a jamais été indifférent à cet animal. Car si l’on déteste ou si l’on aime tant le porc, c’est parce qu’il est tout simplement notre propre reflet (4). En effet, on lui transpose nos propres qualités humaines qui l’humanisent: il est à la fois affectueux, facétieux et intelligent.

De plus, sa proximité d’ordre anatomique est également établie depuis l’Antiquité; d’où les métamorphoses humaines en porc dans la mythologie grecque ou encore les procès médiévaux qui le sanctionnent comme un être humain. En tant que « cousin » biologique, sa chair a un goût similaire à la nôtre et ses organes entrent dans la composition de nos médicaments voire nous sont greffés.

Le rejet ancien du porc s’appuie peut-être inconsciemment sur ces éléments qui font passer la consommation porcine pour du cannibalisme (6). Ainsi, derrière l’interdiction de manger du porc, y a-t-il tout simplement la conscience de ne pas nous manger nous-même?

 

Notes de bas de page

(1) Lévitique, 11: 7 de l’Ancien Testament de la Bible

(2) Le Planetoscope.com – Statistiques mondiales en temps réel, http://www.planetoscope.com/elevage-viande/1046-production-mondiale-de-viande-de-porc.html (consulté le 08 octobre 2014)

(3) Citons la polémique d’avril dernier de Marine Le Pen du Front national qui souhaite garantir voire rétablir les menus avec porc à la cantine, afin de « sauver la laïcité » en France.

(4) FABRE-VASSAS Claudine, La bête singulière: les juifs, les chrétiens et le cochon, p. 289

(5)  Op. cit. PASTOUREAU Michel, pp. 114-115

 

Bibliographie

FABRE-VASSAS Claudine, La bête singulière: les juifs, les chrétiens et le cochon, Paris, Gallimard, 1993, 418 pages

PASTOUREAU Michel, Dictionnaire des couleurs de notre temps: symbolique et société, Paris, Bonneton, 1999, 255 pages

PASTOUREAU Michel, Le cochon, Paris, Gallimard, 2009, 120 pages

VOLOKHINE Youri, Le porc en Egypte ancienne : mythes et histoire à l’origine des interdits alimentaires, Liège, Presses universitaires de Liège, 2014, 306 pages

Le Planetoscope.com – Statistiques mondiales en temps réel, http://www.planetoscope.com/elevage-viande/1046-production-mondiale-de-viande-de-porc.html (consulté le 08 octobre 2014) [fait partie du portail consoGlobe]