Lors des attentats de Paris du 13 novembre, deux des kamikazes qui se sont fait exploser au Stade de France portaient un passeport syrien. On sait bien évidemment maintenant que ces passeports étaient des faux mais les empreintes des deux terroristes avaient été enregistrées quelques mois plus tôt en Grèce sur l’île de Leros. Les deux « migrants » avaient emprunté la route des réfugiés fuyants la guerre en Syrie. Une fois l’île de Leros franchie, les terroristes ont pu se déplacer librement à l’intérieur de l’espace Schengen. Ces faits illustrent la faculté des réseaux criminels à profiter des avancées légales qui, à l’origine, n’ont évidemment pas pour objectif le renforcement et la mobilité des organisations criminelles. Parmi elles, les réseaux mafieux font partie des organisations qui ont le plus profité des avancées juridiques, mais également politiques et économiques des vingt-cinq dernières années.

Pouvant également s’écrire « maffia », la mafia est une organisation criminelle à la hiérarchie bien établie. Les mafias sont généralement considérées comme les réseaux criminels les mieux hiérarchisés. Ces industries fonctionnent grâce à la violence et leurs activités illicites drainent des milliards de dollars chaque année.

En Europe, les principales mafias sont les mafias italiennes (Cosa Nostra et ‘Ndrangheta) et la mafia albanophone. D’autres comme les mafias kosovares ou russes ont une influence importante en Europe, mais celles-ci ne sont pas aussi prépondérantes que les deux premières citées.

Quels contextes ont amené et accéléré le développement de ces mafias ? C’est durant les années 1990 que la combinaison des contextes économiques, politiques et juridiques a été la plus propice à une expansion de ces réseaux. D’un point de vue économique, la crise des subprimes et la crise économique commencée en 2008 entretiennent également un lien étroit avec le développement des mafias depuis les dix dernières années.

La première avancée importante, réalisée dans le cadre de la Communauté européenne est l’accord de Schengen. Conformément à l’article 2 de cet accord : « Les frontières intérieures peuvent être franchies en tout lieu sans qu’un contrôle des personnes soit effectué. ». Ces accords ont permis la libre circulation des personnes au sein de « l’espace Schengen » et l’élargissement progressif de cette zone a permis une liberté de circulation des personnes toujours plus grande au sein de l’Europe.

La seconde grande avancée a été réalisée par l’Acte unique européen signé en 1987. Ce traité a approfondi les objectifs visés par le Traité de Rome et a ouvert la voie à la réalisation du marché unique.

Il a ainsi renforcé les quatre libertés de circulation : liberté de circulation des marchandises, des personnes, des capitaux et des services.

Pourquoi ces grandes avancées profitent-elles aux mafias ? La libre circulation des personnes va de pair avec la libre circulation des réseaux criminels

La mafia italienne, par exemple, était auparavant circonscrite à l’échelle nationale, bien que pratiquant des actions internationales. L’ouverture des frontières lui a permis de s’implanter dans de nombreux pays européens. Par voie de conséquence, le « mafioso » utilise dorénavant de moins en moins la violence. Son profil ressemble de plus en plus au profil de l’homme d’affaire occidental : il s’habille en costume, voyage beaucoup et est un expert en économie ou en droit international. Il n’est pas contrôlé aux frontières, et profite des failles législatives de chacun des pays de l’Union européenne. La mafia russe blanchit ainsi son argent en Espagne.

La liberté de circulation des marchandises a aussi rendu plus difficile la lutte contre les contrefaçons. La décision « Nokia/Phillips » de 2011 de la Cour de justice de l’Union européenne est ainsi souvent considérée comme favorable au développement de la contrefaçon. Pourquoi ? Car cette décision précise que les marchandises en transit sur le territoire européen ne peuvent être considérées comme des produits introduits ou mis en vente au sein de l’UE. La Cour de justice de l’UE a considéré que des marchandises provenant d’un État tiers ne sauraient être qualifiées de « marchandises de contrefaçon » ou de « marchandises pirates » du seul fait qu’elles soient introduites sur le territoire douanier de l’Union sous un régime suspensif. Ce décret est accusé d’avoir fait perdre environ 40 millions de saisies en 2012).

Enfin, la libre circulation des capitaux permet également un développement rapide des mafias. En effet, ces organisations suivent les flux monétaires internationaux.

Les réseaux mafieux profitent donc grandement des libertés de circulations instituées par l’Union européenne. Thierry Cretin, spécialiste de ces réseaux et auteur de plusieurs ouvrages sur la question affirme ainsi que ces personnes « auraient voté oui des deux mains au Traité établissant une constitution pour l’Europe ! »

Le contexte politique a également beaucoup facilité l’expansion des réseaux mafieux. La chute du mur de Berlin et la dislocation du bloc communiste, ont permis aux organisations criminelles de connaître un essor sans précédent. En novembre 1989, Giovanni Tagliamento, « homme d’honneur » de Catane, en Sicile, donnait l’ordre à un de ses correspondants en Allemagne de se précipiter à Berlin-Est : « Achète tout ce que tu peux. Restaurants, usines, tout ! Tout ! Tout ! ». La « mafia rouge » a vu le jour pendant cette période. Elle a exploité le virage serré pris par les dirigeants des anciens pays du bloc de l’Est, qui ont souhaité mettre de côté le modèle des économies dirigistes pour prôner la libéralisation à outrance. L’effondrement de l’armée rouge a permis à la mafia rouge de se saisir de stocks d’armes devenues obsolètes avec la fin de la guerre froide. La désintégration de l’empire communiste a rapidement placé la question mafieuse au premier plan de l’agenda policier.

La fin des guerres de Yougoslavie a également été un élément déclencheur du développement des mafias en Europe de l’Est. La mafia albanophone, la plus puissante de toute, a pu profiter du pillage des arsenaux de l’armée albanaise. Deux millions de Kalachnikov auraient été volées. Une grande partie de ces armes a été dispersée en Europe centrale et occidentale. La mafia albanophone (Albanie, Macédoine occidentale, Kosovo et sud du Monténégro), s’est armée grâce à ces armes, qui devaient être utilisées pendant les conflits en ex-Yougoslavie. Plus proche de nous, c’est vraisemblablement avec ces armes que les terroristes de Daesh sévisses en Europe.

Enfin, les crises économiques permettent-elles aux organisations mafieuses de se développer ? Pour pouvoir répondre à cette question, il est nécessaire de comprendre que la criminalité organisée est une industrie opportuniste qui réagit de façon beaucoup plus rapide que les sphères légales aux crises économiques. Ces dernières permettent aux mafias de se renforcer dans trois grands secteurs en priorité. Le premier est l’exploitation de flux d’argents colossaux. Les carences de liquidités dans les économies légales provoquées par la crise permettent aux mafias d’agir comme des banques informelles dans plusieurs pays européens en pratiquant l’usure. Le deuxième secteur est celui de l’escroquerie au vol d’identité. Par exemple, l’effondrement de la Northern Rock et sa nationalisation a permis à des organisations criminelles d’utiliser les noms et données bancaires d’anciens clients de la banque pour leur proposer des investissements légaux en apparences, mais illégaux en réalité. Le troisième secteur qui vit une période faste grâce aux crises est celui de la contrefaçon. Comme le pouvoir d’achat des consommateurs diminue, ceux-ci préfèrent acheter des produits contrefaits beaucoup moins chers, sans se poser la question de l’enrichissement probable de réseaux criminels.

Ai-je eu pour ambition d’écrire un réquisitoire contre Schengen ? Certainement pas. Je ne souhaite pas nourrir les arguments populistes qui érigent ces accords en cause unique des crimes transnationaux. Le faux-monnayage, la piraterie maritime, le trafic de stupéfiants ne datent pas de 1985. Le terrorisme globalisé non plus. Il est donc nécessaire de rappeler que malgré les avantages que les réseaux criminels ont pu tirer de la mise en place de cet espace de libre-circulation, les bénéfices des accords signés en 1985 restent nombreux. La liberté de circulation des personnes permet aux citoyens européens de trouver de meilleures conditions de vie et de travail que celles dont ils disposent dans leur région d’origine. Elle augmente les chances d’amélioration du niveaux de vie de ces individus. Dans l’espace Schengen en général, la libre circulation des personnes permet également entre autres un plus grande efficacité des politiques conjoncturelles européennes. Il est donc nécessaire de ne pas pas essentialiser le problème de l’expansion des réseaux criminels et la corrélation qu’il entretient avec la mise en place de la zone de libre-circulation. Comme toutes les grandes avancées juridiques, politiques ou économiques, elle dispose de quelques défauts largement compensés par des bénéfices bien supérieurs, qu’il convient néanmoins de définir afin de les parfaire.

 

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Mafieux.fr

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