Saviez-vous que depuis la moitié du XXème siècle chaque région du globe organise ses propres jeux olympiques tous les quatre ans? Depuis plus de soixante ans tous les athlètes américains, du Canada aux terres de feu de l’Argentine, se réunissent pour les Jeux panaméricains. De même pour les Jeux africains: ils auront lieux au mois de juillet à Brazzaville. A la fin décembre ce sera au tour de l’Egypte d’accueillir les Jeux panarabes, tandis que le continent asiatique se retrouvera en 2018 en Indonésie.

Tous les continents? Sauf l’Europe. Un paradoxe alors que ce sont ces terres qui ont vu naître et renaître les Jeux.

Ce manque est sur le point d’être comblé: il y a trois ans les comités olympiques nationaux européens ont désigné Bakou, capitale de l’Azerbaïdjan, pour organiser en 2015 les premiers Jeux européens. Dans un mois, 6’000 athlètes issus de 50 pays vont tenter de décrocher leurs médailles et, pour neufs disciplines, de se qualifier aux Jeux de Rio. L’événement a été fort peu médiatisé. La chaîne privée allemande Sport1 ayant acheté les droits de diffusion pour la Suisse, les téléspectateurs romands intéressés devront se rabattre – via internet – sur la chaîne française Equipe 21. Il faut dire que cette rencontre s’inscrit dans un calendrier sportif déjà fort saturée- championnats nationaux, européens et mondiaux organisés par chaque discipline, JO – et que le pays hôte ne figure pas sur la liste des destinations balnéaires incontournables des Européens. Dubitatives, les fédérations sportives elles-mêmes ont dû se laisser convaincre. La gouvernement azéri a assuré prendre en charge l’intégralité des frais d’avion et d’hébergement des sportifs, des équipes et même des volontaires étrangers.

Des Jeux à bas-coûts?

En effet, la pétrodictature de la Mer Caspienne ne lésine pas sur les moyens. Si aucun chiffre officiel n’a été communiqué, des observateurs estiment que sur l’année 2013, le budget pour la préparation des Jeux représente environ 12% du PIB total du pays, ce qui correspond au deuxième secteur d’activité économique après l’énergie. Un investissement total de 3,55 milliards de $ depuis 2013 a été estimé. Cela reste faible en comparaison des chiffres de Londres 2012 ou Sotchi 2014, mais la puissance économique du pays hôte est également moindre. De nombreuses infrastructures ont été construites ex-nihilo, dont un stade olympique pouvant accueillir 68’000 personnes qui aurait coûté 482 millions de $.

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Ce projet risque d’avoir un impact conséquent sur l’économie de ce pays de 9,4 millions d’habitants. D’autant plus que les hydrocarbures, qui représentent près de 40% du PIB national et 90% de la valeur des exportations, ont dévissé ces derniers mois. Si le baril de pétrole s’échangeait à 110$ lors de la planification des coûts, il a depuis pratiquement perdu la moitié de sa valeur. En janvier, la banque centrale a décidé de dévaluer le manat de 33,5% face au dollar, sur lequel il est indexé.
Les organisateurs ont plafonné les billets à 5$, afin de permettre à tous les Azéris d’assister aux compétitions ou, selon les mauvaises langues, afin de remplir les stades. Cela ne permettra en tout cas pas de couvrir les sommes investies.

Le scénario de Sotchi se répète

 

L’atmosphère entourant la préparation rappelle à bien des égards celle des Jeux d’hiver de Sotchi. Des ONG occidentales fortement mobilisées, telles que Amnesty International et Human Rights Watch, énumèrent les cas de délogements forcés et de corruption dans la gestion des travaux. La situation des journalistes et activistes locaux, d’ordinaire déjà particulièrement peu enviable en Azerbaïdjan, s’est rapidement dégradée à l’approche de l’ouverture. Le régime craint en effet que ceux-ci ne tirent profit de la médiatisation internationale pour pointer les nombreux abus aux droits de l’homme commis. Pour ne citer qu’un seul cas: Rasul Jafarov, célèbre opposant défenseur des droits de l’homme, a été condamné à six et demi de prison pour fraude fiscale, abus de pouvoir, activités commerciales illégales et détournement de fonds.
Le débat lancinant est ainsi relancé: faut-il boycotter un tel événement sportif? Le sport peut-il subsister en dehors de toutes considérations politiques?

Dans un premier temps, Swiss Olympic, l’organisation faîtière sportive helvétique, avait décidé de bouder la rencontre. Elle a toutefois changé d’avis, arguant que les Jeux européens constituaient « une manifestation importante sur le moyen et le long terme dans le parcours des athlètes vers le succès international ». Elle relève néanmoins être « conscient[e] que l’Azerbaïdjan et l’Europe de l’Ouest ne partagent pas les mêmes standards » sur ces sujets. Reste à savoir si une autre ville européenne aura les moyens de réitérer l’expérience dans quatre ans.

Le parcours de la flamme olympique – un élément on ne peut plus symbolique dans ce Pays du feu, haut lieu du zoroastrisme avant sa conversion à l’Islam – a pour sa part d’ores et déjà débuté.

 

Plus de lecture:

Azerbaijan and the European games: Aliyev’s partyThe Economist, 2 mai 2015

Azerbaïdjan : Il faut libérer les militants et les journalistes emprisonnésHuman Rights Watch, 20 avril 2015

Prise de position de Swiss Olympic, décembre 2014

Site officiel de Bakou 2015

Azerbaijan: How Will Baku Handle the Oil Price Slide?, Moscow Times, 2 janvier 2015