Affiche de l’UDC lors de la campagne pour l’initiative « contre l’immigration de masse » (février 2014)

Affiche de l’UDC lors de la campagne pour l’initiative « contre l’immigration de masse » (février 2014)

La crise des subprimes de 2008 et la crise de la dette souveraine européenne qui lui a succédé ont provoqué de nombreux bouleversements dans l’Europe actuelle. Ces crises ont ébranlé les systèmes économiques d’abord, puis politiques, provoquant une attirance croissante des populations européennes vers les extrêmes politiques. L’Union européenne est décriée, l’immigration étant l’une des thématiques cibles de ces forces politiques; la politique migratoire de l’UE et la libre-circulation des personnes, impliquant un libre établissement des travailleurs européens sur le territoire de la zone UE, sont particulièrement dénoncées. Dans ce contexte, la Suisse semble faire figure de proue au travers des initiatives anti-immigration proposées à intervalles réguliers par le parti de l’Union démocratique du centre. Ces votations suscitent curiosité et intérêt croissant parmi les partis d’extrême droite populistes européens, notamment dans la France du Front National. Le système de démocratie directe suisse inspirerait-il la politique défendue par le FN ? Peut-on considérer l’UDC et ses initiatives anti-immigration comme un « laboratoire d’idées » pour la droite frontiste française ?

Affiche de la section valaisanne de l’UDC en février 2014

Affiche de la section valaisanne de l’UDC en février 2014

Le terme « populisme » est polysémique et relève de réalités diverses suivant les époques historiques dans lesquelles il apparait. L’association du populisme à l’extrême droite européenne est un fait récent et ne concerne que l’Europe dans le contexte social et politique de ces dernières années. Comme l’énonce Pierre-André Taguieff, le populisme « ne renvoie ni à une idéologie, ni à un type de régime ou de mouvement en particulier. Il peut être de droite ou de gauche, démocratique ou antidémocratique. Mais si l’on cherche un point commun aux « populismes », ce serait leur refus de la médiation, l’appel direct au « peuple » court-circuitant des élites qui auraient confisqué le pouvoir. » (Taguieff, 2002 : 83). Les mouvements populistes européens actuels et notamment l’UDC et le FN répondent à cette définition. D’une part, l’appel au peuple est clairement marqué et fait entièrement partie du discours politique. D’autre part, si les élites sont moins contestées au niveau national – surtout en Suisse où l’UDC siège au Conseil fédéral – une critique des « technocrates de Bruxelles » ou de la « caste européenne » est fréquemment émise et, dans cette optique de critique de l’UE, l’idée de confiscation du pouvoir est très présente parmi ces forces politiques.

Affiche du FN à l’occasion des élections européennes (2009)

Affiche du FN à l’occasion des élections européennes (2009)

Ces dernières bénéficient d’une conjoncture politique, sociale et économique favorisant leur essor et le succès de leurs discours. En effet, la peur d’une globalisation toujours plus étendue mais surtout la crise économique qui a touché l’Europe depuis 2008 ont permis aux idées politiques plus radicales de se démarquer face aux forces gouvernantes traditionnelles de centre gauche et centre droit. Les moments de crise suscitent traditionnellement chez les populations une réaction de rejet, une volonté de repli et de réduction de l’ouverture vers l’extérieur, vue comme la source des problèmes que connait le pays. Emergent alors des discours protestataires et xénophobes, dans lesquels les immigrants sont désignés comme boucs émissaires.

Affiche de l’UDC pour une initiative contre les naturalisations facilitées pour les étrangers de deuxième et troisième génération (2008)

Affiche de l’UDC pour une initiative contre les naturalisations facilitées pour les étrangers de deuxième et troisième génération (2008)

En Suisse, la votation du 9 février 2014 aboutissant à une acceptation de l’initiative UDC dite « contre l’immigration de masse » témoigne de ce phénomène. Ce texte visait à un retour du contrôle de l’ensemble de la politique migratoire par l’État suisse et à une fixation de plafonds et de contingents afin de limiter l’immigration en terre helvétique, jugée trop abondante et nuisible à la bonne santé économique de la Suisse. La dénonciation de la libre circulation des personnes, acceptée par la Confédération par le biais des accords bilatéraux I signés en 1999 avec l’UE, était l’un des points centraux visés par cette initiative. En effet, elle exigeait qu’en cas d’acceptation des quotas d’immigration soient réintroduits. Or, ils n’ont été abrogés que pour les ressortissants européens par l’accord de libre circulation, les autres venant du reste du monde étant toujours soumis à ce régime migratoire. Cette initiative et son acceptation ont beaucoup fait parler d’elles et par-delà les frontières helvétiques, notamment en France. Le FN français a largement applaudi la décision populaire suisse et déclaré vouloir également instaurer une « République référendaire » afin que le peuple français puisse décider lui-aussi, entre autres, de sa politique migratoire. Quelques mois après le vote suisse, il était d’ailleurs possible de lire en tête du site officiel du FN, sur fond rouge à croix blanche : « Exigeons nous aussi un référendum sur l’immigration ». Et il y a quelques semaines encore, lors du congrès du FN à Lyon, Marine le Pen déclarait que les votations helvétiques sur l’immigration était  « absolument en phase avec ses priorités».

Le site officiel du FN quelques jours après la votation suisse

Le site officiel du FN quelques jours après la votation suisse

Le système de démocratie directe helvétique résonne donc dans certains discours du FN. L’élément le plus « attractif » pour un parti populiste comme le FN est peut-être qu’il permet au peuple d’exercer son pouvoir de manière directe, lui offrant deux instruments – l’initiative et le référendum populaire – afin qu’il prenne part activement à la politique du pays (1). Ce système fait du peuple le souverain suprême de l’État suisse, le plaçant comme décideur ultime des politiques étatiques. C’est également l’un des plus développés au monde, faisant ainsi des Suisses le peuple le plus impliqué dans la vie politique de son pays et le seul à pouvoir voter sur des sujets de politique extérieure. L’appel au peuple et la souveraineté populaire étant l’une des marques de fabrique des partis populistes, le système suisse peut constituer un idéal, surtout lorsque l’on observe l’utilisation qu’en fait l’UDC et le succès que ses initiatives anti-immigration rencontrent auprès des Suisses. Dans l’émission télévisée Infrarouge, Florian Philippot, numéro deux du FN, déclarait à ce propos : « Nous sommes très jaloux ici en France car vous [la Suisse] êtes encore une vraie démocratie, nous aimerions nous aussi pouvoir nous exprimer directement […]. La Suisse c’est un exemple à suivre. »

Marine Le Pen pose pour le journal l’Illustré après la votation suisse

Marine Le Pen pose pour le journal l’Illustré après la votation suisse

Toutefois, si des liens et des similitudes dans les discours se constatent dans les discours UDC et FN, permettant à une certaine circulation d’idées et de concepts de se mettre en place, il serait excessif de parler d’un phénomène d’imitation. En effet, les deux partis demeurent ancrés dans leur système politique national. Par ailleurs, il n’y ni de conférence ou réunions transnationales ni de véritable projets de collaboration entre les deux partis. Aucun vote sur l’immigration n’a non plus été concrètement envisagé par le FN en France à ce jour, appuyant l’argument que les systèmes politiques étant différents, ils impliquent un comportement partisan qui n’est pas le même. Néanmoins, la votation du 9 février a fait date et constitue une source d’inspiration de par son succès auprès de la population pour un parti comme le FN qui, progressivement, se positionne dans le jeu politique français comme un acteur de premier plan. Le combat anti-UE et anti-immigration qui leur est commun pourrait peut-être produire de nouvelles circulations plus organisées voire institutionnalisées dans le futur.


(1) Une initiative vise à modifier partiellement ou totalement la Constitution et requière au moins 100’000 signatures pour pouvoir être soumise au vote du peuple suisse (Constitution suisse, article 138 et 139). Le référendum est obligatoire ou facultatif. En cas de changement de la Constitution, de lois fédérales urgentes dérogeant à la Constitution ou d’adhésion à certaines organisations internationales, le référendum est obligatoire et soumis à la double majorité du peuple et des cantons (Constitution suisse, article 140). En revanche, il est facultatif lorsque 50’000 citoyens souhaitent contrer une décision des autorités sur une loi fédérale, une loi fédérale urgente ou sur un traité international (Constitution suisse, article 141).


Bibliographie:

ALONSO Xavier. Le FN va arriver au pouvoir. La Tribune de Genève. 12 février 2014. Disponible à l’adresse : http://www.tdg.ch/monde/europe/Le-FN-va-arriver-au-pouvoir/story/21789901 (consulté le 10.12.2014).

GIBLIN Béatrice (2012). Extrême droite en Europe : une analyse géopolitique. In Hérodote, n°144, p. 3-17.

MEIZOZ Jérôme (2012). Kitsch nationaliste et loi du marché : les deux mamelles du populisme suisse. In Critique, n° 776-777, p. 129-140.

Radio Télévision Suisse (RTS), Infrarouge. « Débat du 11 février 2014. STOP à la libre-circulation : quelles conséquences ? ». [En ligne] http://www.infrarouge.ch/ir/2068-stop-libre-circulation-quelles-consequences (consulté le 10.12.2014).

REYNIE Dominique (2011). Populisme : la pente fatale. Paris : Plon.

SUREL Yves (2011). L’Union européenne face aux populismes. In Les brefs de Notre Europe, n°27, p. 1-8.

TAGUIEFF Pierre-André (2002). L’illusion populiste. De l’archaïque au médiatique. Paris : Berg International.

THOMASSET Frédéric. La croix suisse trône en tête du site du Front national. 24heures. 26 mai 2014. Disponible à l’adresse : http://www.24heures.ch/monde/europe/La-croix-suisse-trone-en-tete-du-site-du-Front-national/story/31065733 (consulté le 14.12.2014).

WERLY Richard. Au congrès du FN, les votations suisses sur l’immigration citées en exemple. Le Temps. 29 novembre 2014. Disponible à l’adresse : http://www.letemps.ch/Page/Uuid/5636abfe-77d4-11e4-af18-ffe6f30f043d/Au_congr%C3%A8s_du_FN_les_votations_suisses_sur_limmigration_cit%C3%A9es_en_exemple (consulté le 02.12.2014).