L’Union des Associations Européennes de Football (UEFA) a été fondée en 1954 et « a pour rôle de gérer et développer le football à l’échelon continental » et donc en l’occurrence en Europe. Elle compte à ce jour 54 fédérations membres pour 31 à son origine.

Il est important de souligner que ce sont les fédérations nationales qui sont membres de l’UEFA et non pas les États. On décompte plusieurs fédérations qu’on ne s’attendrait pas forcément à retrouver dans l’UEFA en tant qu’association du continent européen (Azerbaïdjan, Kazakhstan, l’Arménie, Géorgie, Gibraltar, Israël, Ukraine, Turquie).

Il est vrai que certains de ces pays ou entités dénotent avec la conception européenne que l’on se fait traditionnellement.

Mais pourquoi donc ces fédérations nationales qui sont souvent fortement influencées par leur État respectif cherchent t’elles tant à faire partie de l’UEFA ?

Pour répondre à cette question il faut se pencher sur plusieurs enjeux importants.

Il y a bien sûr l’enjeu purement sportif mais ce serait trop simplificateur de se focaliser uniquement sur celui-ci. En effet, il y a d’autre logiques qui poussent les fédérations à y adhérer. On peut entre autre citer des raisons politiques, historiques, économiques, juridiques et géographiques.  Mais il faut également prendre en compte les différents acteurs (États, Régions, Associations, Lobbies…) qui sont derrière. Ces logiques sont pour la plupart du temps interdépendantes et ne peuvent pas être dissociées.

En effet, par exemple, au niveau politique, devenir membre de l’UEFA est médiatiquement parlant très important et représente au niveau juridique peu d’obligations. Si l’on compare l’Union Européenne (UE) et L’UEFA, la seconde est nettement plus accessible, il y a beaucoup moins d’obstacles pour les candidats pour y adhérer que pour entrer dans l’UE. Notamment, en ce qui concerne les obligations de résultats ou de contraintes, pour devenir membre de l’UE. Cela requiert souvent des années de tractations et de compromis pour que le système juridique et économique soit compatible avec les exigences imposées dans l’UE. A contrario, dans l’UEFA, il est simplement demandé d’accepter sa charte. C’est donc bien plus souple et plus attrayant. C’est par exemple le cas entre autre, de la Turquie, l’Azerbaïdjan ou de l’Ukraine d’avoir profité de cette facilité d’accès pour revendiquer une appartenance européenne et pour pouvoir dans un second temps accéder plus facilement à l’UE.

Néanmoins, nous verrons qu’avec l’adhésion de Gibraltar les conditions d’adhésions sont modifié et il est devenu beaucoup plus dur de faire partie de l’UEFA.

Il y a donc une complexité dans la volonté d’adhésion de l’UEFA qui ne peut pas être comprise ou de façon uniquement partielle en l’analysant avec une seule discipline.

Afin de démontrer ces propos, on pourrait idéalement analyser chacune des 54 adhésions en fonction de leur chronologie. Il s’agirait ensuite de décortiquer les raisons qui ont poussé ces différentes fédérations à rejoindre cette association.

Il y a 29 fédérations originelle avec la création de l’UEFA en 1954 : Albanie, Allemagne, Angleterre, Autriche, Belgique, Bulgarie, Danemark, Ecosse, Espagne, Finlande, France, Grèce, Hongrie, Irlande, Irlande du Nord, Islande, Italie, Luxembourg, Norvège, Pays-Bas, Pays de Galle, Pologne, Portugal, République Tchèque, Roumanie, Russie, Serbie, Suède et Suisse. Puis il y aura des adhésions régulières jusqu’en 2013.

Malte (1960) Chypre, Turquie (1962) Liechtenstein (1974) Saint-Marin (1988) Iles Féroé (1990) Arménie, Estonie, Géorgie, Lettonie, Lituanie, Ukraine (1992) Biélorussie, Croatie, Moldavie, Slovaquie (1993) Azerbaïdjan, Israël Macédoine, Slovénie (1994) Andorre (1996) Bosnie- Herzégovine (1998) Kazakhstan (2002) Monténégro (2007) Gibraltar (2013)

Cependant, il serait impossible de traiter l’ensemble des cas dans ce dossier. C’est pourquoi nous allons nous concentrer sur quelques exemples qui sont les plus marquants de cette interdisciplinarité. Nous verrons donc ceux de la Turquie, d’Israël et de Gibraltar.

Turquie : Elle adhère à l’UEFA en 1962.

Cette adhésion fait partie intégrante d’une politique de rapprochement de la Turquie avec l’Occident au début des années 1950 puis de l’Union Européenne dès la fin des années 1950.  En effet, à la sortie de la Deuxième Guerre mondiale la Turquie est vue comme un pays vaincu. Dès lors, le premier ministre Adnan Menderes au pouvoir depuis 1950 veut se rapprocher des pays occidentaux avec entre autre l’objectif d’une aide importante des États-Unis notamment sur le plan militaire. Ainsi, deux ans plus tard, en 1952, elle devient membre de l’alliance atlantique. Le 11 novembre 1957 Adnan Menderes, toujours dans cette logique de rapprochement, va déclarer que la Turquie veut prendre part aux projets d’union politique européenne[1]. C’est pourquoi le 31 juillet 1959 la Turquie fait une demande d’accord d’association avec la Communauté économique européenne (CEE) et éventuellement une adhésion ultérieure. Cet accord sera signé en 1963 et entrera en vigueur le 12 décembre 1964. Malgré plusieurs changements de premier ministre, en 1961 Mustafa İsmet İnönü continue dans cette même logique et il est donc normal de voir la Turquie rejoindre l’UEFA en 1962.

Mais il est intéressant de poursuivre l’analyse dans un second temps après l’adhésion. En effet, la Turquie a été notoirement admise comme candidate, le 12 décembre 1999, pour devenir membre de l’Union Européenne. Mais à ce jour, elle n’en fait toujours pas partie. Cela est dû à une grande réticence de la plupart des pays membres. Un sondage français de 2011 montrait que plus de la moitié de la population en France était défavorable à l’adhésion de la Turquie à l’UE. Pire, plus récemment un sondage de l’Institut Français d’Opinion Publique (IFOP) montrait que cette réticence s’élevait à 83%.[2] C’est pourquoi la Turquie utilise dorénavant l’UEFA comme moyen de redorer son image et pouvoir enfin espérer devenir membre de l’UE. Pour ce faire, elle tente à tout prix depuis 2008 d’organiser un championnat d’Europe de football masculin (Euro) organisé tous les 4 ans par l’UEFA. Il faut savoir que cet évènement sportif est le troisième le plus diffusé au monde à la télévision. Il a donc un impact médiatique énorme et un réel enjeu pour le gouvernement turc d’utiliser ce symbole fort pour se faire bien voir. C’est dans cette optique qu’elle a fait une demande de candidature conjointe avec la Grèce en 2008 qui ne fut pas acceptée. Puis une autre candidature cette fois individuelle en 2012 et également pour 2016 toute deux rejetées. En 2016, pour sa troisième candidature consécutive, elle a bénéficié d’un engagement très important de son président Erdogan. La Turquie a déjà annoncé une nouvelle demande pour l’Euro de 2020.

Le cas de la Turquie est donc un exemple typique d’une adhésion à l’UEFA qui va nettement au-delà de l’aspect sportif mais qui revêt avant tout un caractère politique avec dans un premier temps une logique de rapprochement avec l’Occident puis dans un second temps un moyen de publicité médiatique en essayant d’organiser l’Euro toujours dans la même logique politique de rapprochement mais cette fois plus précisément avec l’adhésion à l’UE en point de mire. La Turquie cherche à travers l’UEFA une appartenance européenne.

Israël : Il adhère à l’UEFA en 1994.

Une fédération comme Israël dans l’union des associations européennes de football peut sembler à première vue étrange. En effet, rien que sur le plan géographique, Israël ne compte aucune frontière commune avec l’Union Européenne. Au contraire, il est catégorisé comme pays faisant partie du continent asiatique. Ainsi, il adhère logiquement à la Confédération asiatique de football (AFC), l’homologue asiatique de l’UEFA, et ce dès l’année de sa création en 1954.

Cependant, dès la campagne de qualification pour la Coupe du monde de 1958, Israël va faire face à de nombreux boycotts de la part de sélections adverses. Ainsi, respectivement, la Turquie, l’Indonésie, l’Egypte et le Soudan vont refuser d’affronter Israël pour des raisons politique dont notamment le conflit israélo-palestinien.[3] La Fédération International de Football Association (FIFA) sera obligée d’organiser un match de barrage contre le Pays de Galle pour éviter de voir arriver une équipe à la Coupe du monde en remportant tous ces matchs par forfait. Ces boycotts seront réguliers durant les années suivantes et la situation va devenir encore plus compliquée avec la Guerre des 6 jours en 1967 opposant Israël à ses voisins égyptiens, jordaniens et syriens. Le développement de l’Organisation de Libération de la Palestine (OLP) ne va faire qu’aggraver la situation déjà critique. Sous la pression de la plupart des pays du Golf, l’AFC se voit contrainte, en 1974, d’expulser Israël. Le pays va donc se retrouver sans affiliation officielle avec le monde du football jusqu’en 1994, où après avoir fait un passage en tant que représentant de la zone Océanie, il va finalement être intégré à l’UEFA. En effet, les relations entre les pays de l’Union européenne et Israël sont nettement meilleures que celles d’Israël avec ses pays voisins. Et donc, l’UEFA ne voit aucune objection à accepter ce nouveau membre bien que sur le plan géographique on peut difficilement le qualifier d’européen.

Si l’on considère uniquement le point de vue sportif, la décision d’Israël d’adhérer à l’UEFA est difficilement compréhensible. Alors qu’il brillait sur la scène footballistique asiatique que ce soit au niveau International ou avec ses clubs (deux finales de la Coupe d’Asie en 1956 et 1960 et une victoire en 1964, plus l’impressionnant palmarès continental des deux clubs israéliens de l’Hapoël Tel Aviv et du Maccabi Tel Aviv), il a choisi de s’exiler sur le continent européen devenant de la sorte une nation mineure du football parmi tant d’autre.

Il faut donc, aller au delà de la discipline sportive et prendre en compte d’autres éléments tels que ceux géopolitiques. Contrairement au cas de la Turquie où il s’agissait d’une réelle volonté du gouvernement d’accéder à l’UEFA, ici, il s’agit avant tout pour Israël d’une décision géopolitique et cette décision a été provoquée en premier lieu par des acteurs extérieurs au gouvernement israélien.

Gibraltar: Il adhère en 2013 à l’UEFA.

Le cas de Gibraltar est peut-être le plus spectaculaire et emblématique de cette interdisciplinarité. En effet, l’UEFA a été contrainte par la justice d’accepter son adhésion, ce qui a entrainé un durcissement dans ses statuts pour en devenir membre à l’avenir. Pour comprendre les enjeux qui se cache derrière cette décision il faut à nouveau faire un peu d’Histoire. « Gibraltar est un territoire britannique de 6,5 km2 situé au sud la péninsule ibérique, séparé de l’Espagne par une minuscule frontière de 1,2 km de long. »[4]Il est peuplé environ de 29.000 habitants. En 1492 avec la Reconquista des royaumes musulmans de la péninsule ibérique par les souverains chrétien, Gibraltar devient pleinement espagnol. En 1704, l’amiral anglais George Rook s’empare du territoire pendant la Guerre de Succession d’Espagne et un traité (Traité d’Utrecht) est signé en 1713 reconnaissant la propriété des anglais sur ce territoire. L’Espagne n’a jamais digéré cet affront et revendique toujours à ce jour ce territoire. Ce conflit hispano-britannique est encore très présent dans la diplomatie actuelle.

Lassé de cette tension sous-jacente, les habitants de Gibraltar cherchent à revendiquer leur autonomie. Ainsi, la Fédération de football de Gibraltar (GFA) fondée en 1895 n’a jamais accepté de rejoindre la Fédération espagnole. Dès lors, lorsqu’en 1990 l’UEFA accepte dans ses rangs les Îles Féroé, qui est « une région danoise autonome peuplée de moins de 50.000 habitants »[5], Gibraltar va vouloir lui emboiter le pas. En 1999, la GFA fait une première demande d’admission aux instances de l’UEFA. Cependant, sous la pression de l’Espagne qui voit d’un mauvais œil cette tentative d’autonomie et par peur que d’autres régions telle que la Catalogne suive le mouvement, celle-ci est refusée par l’UEFA. Dans la foulée, toujours suite à des pressions externes, l’UEFA change son règlement en 2001. C’est ce nouveau règlement qui empêche, entre autre, aujourd’hui le Kosovo de rejoindre l’UEFA.

Article 5 :

  1. Les associations européennes qui ont leur siège dans un Etat indépendant reconnu par l’ONU et qui sont responsables de l’organisation et de la mise sur pied du football sur le territoire de leur pays peuvent devenir membres de l’UEFA.
  2. Exceptionnellement et avec l’accord de la FIFA, une association nationale appartenant géographiquement à un autre continent et qui n’est pas membre d’une autre confédération peut devenir membre de l’UEFA.

Ainsi, dorénavant, avec l’obligation d’une reconnaissance de l’ONU cela est devenu nettement plus compliqué d’adhérer qu’avec l’ancien règlement qui demandait une simple signature de la Charte de l’UEFA.

Néanmoins, Gibraltar porte l’affaire devant le Tribunal Arbitral du Sport (TAS) en arguant que l’UEFA a appliqué rétroactivement cette nouvelle règle. Le TAS lui donne raison en 2003 et la GFA soumet une nouvelle candidature à l’UEFA en 2007. L’UEFA rejette à nouveau la demande et la GFA obtient encore gain de cause devant le TAS en 2007. Ce n’est qu’en 2013 que Gibraltar devient officiellement le 54ème membre de l’UEFA.

A nouveau, sur le plan purement sportif cette décision est quasiment aberrante. La sélection de Gibraltar qui a pris part, pour la première fois, à la campagne de qualification pour l’Euro 2016 est composée presque exclusivement de semi-professionnels. Ils ont été particulièrement embêtés lors de match en semaine ou lors de déplacement à cause de leurs emplois respectifs. Pire, sur le plan comptable, elle a engrangé 0 points, marqué 2 buts et encaissé 50 en 10 matchs devenant ainsi le pire bilan de l’histoire de la campagne des éliminatoires pour un Euro. La raison est donc avant tout historique et géopolitique afin de promouvoir symboliquement l’autonomie de ce territoire.

[1] Pierre GERBET, « La Construction de l’Europe », Imprimerie nationale, ‎ 1994, p.38.

[2] http://www.lemonde.fr/international/article/2014/01/29/le-long-chemin-de-l-adhesion-turque-a-l-union-europeenne

[3] http://www.parlonsfoot.com/archives/2014/06/08/ces-petites-choses-des-coupes-du-monde

[4] http://geopolis.francetvinfo.fr/gibraltar-rocher-de-la-discorde-entre-londres-et-madrid

[5] http://www.slate.fr/story/pourquoi-royaume-uni-une-seule-equipe-football