Le 30 novembre 2014 les Moldaves ont été appelés aux urnes pour élire un nouveau Parlement. Ces élections législatives, qualifiées de « référendum sur le vecteur externe », ont eu lieu à un moment important pour le pays. Tiraillée entre intégration européenne et maintien des relations de coopération avec la Russie, la Moldavie étaient supposée faire son choix durant ce scrutin. Et elle l’a fait. Enfin, presque. Les résultats ambigus des élections témoignent de l’indécision de la population, due à l’instabilité politique et économique dans la région.

Les partis politiques pro-européens – le Parti libéral-démocrate de Moldavie, le Parti démocrate de Moldavie et le Parti libéral – ont annoncé la formation d’une nouvelle coalition pro-européenne pour conserver leur majorité au parlement avec 55 des 101 sièges. Le Parti des socialistes de la République de Moldavie, défenseur de la voie de l’intégration dans l’Union économique eurasiatique, qui s’était présenté en alliance avec le Parti communiste aux élections législatives de 2010, est toutefois arrivé en tête avec 20,51% des voix. Le Parti communiste, aussi prorusse, a vu ses positions s’affaiblir en terminant en troisième position.

La configuration politique du prochain Parlement sera la suivante :

Parti des socialistes – 20,51%, 25 mandats

Parti libéral-démocrate – 20,16%, 23 mandats

Parti communiste – 17,48%, 21 mandats

Parti démocrate – 15,80%, 19 mandats

Parti libéral – 9,67%, 13 mandats

Néanmoins, les partis pro-européens ne disposent pas de la majorité qualifiée nécessaire pour faire passer seuls un candidat lors de l’élection du Président qui aura lieu en 2015. En effet, seule une majorité de 3/5 des membres du Parlement (61 députés) peut désigner un Président. Un rôle principalement honorifique à côté de celui assumé par le Premier ministre et son gouvernement.

Les résultats apparaissent d’autant moins réconfortants pour les défenseurs pro-européens si on tient compte de l’exclusion, 3 jours avant les élections, du parti prorusse Patria. Dirigé par Renato Usatii, homme d’affaires, millionnaire au passé obscur, le parti a été rayé des listes électorales suite aux accusations d’utilisation des financements étrangers dans la campagne électorale et des liens avec le FSB russe. Le leader du parti, pourtant suivi par des foules, une fois la décision de l’exclusion confirmée par la Cour suprême, a quitté la Moldavie et s’est réfugié à Moscou d’où il encourage ses « followers » à continuer de voter son parti, même si leurs bulletins seront annulés. Signe d’engagement sincère pour un avenir de la Moldavie avec la Russie ou bien l’affirmation d’un égoïsme personnel par le refus d’offrir ses voix à un autre parti prorusse ? Même sans recours à la force, l’influence du grand voisin et les tentatives de manipulation de l’électorat ont été pleinement senties lors de cette campagne électorale.

Un pays déchiré entre l’Est et l’Ouest

Les résultats des élections reflètent le grand dilemme auquel se confronte la Moldavie. Les campagnes électorales se sont organisées autour de deux directions opposées : un avenir européen, avec la voie vers l’Union européenne ou la voie de l’Union économique eurasiatique (Russie-Biélorussie-Kazakhstan) garantissant le rétablissement des relations économiques avec la Russie.

Le choix entre les deux Unions est, en effet, un choix identitaire. La Moldavie reste divisée, d’une part, entre une partie de la population consciente de ses racines communes avec la Roumanie de par le partage d’une histoire et d’une langue commune, revendiquant une identité européenne fondée sur la latinité, et d’autre part les populations russes, ou plutôt russophones, tournées vers l’Est.

Pour mieux comprendre les enjeux de ce choix et le positionnement de la Moldavie entre les deux au niveau du discours officiel, il nous semble approprié de faire un petit rappel.

Sur le plan politique, depuis son indépendance en 1991, la Moldavie a vu s’alterner différents régimes : les partis démocrates ont dominé les années nonante, le parti communiste a été élu en 2001 et 2005, avant que l’Alliance pour l’intégration européenne ne se forme en avril 2009 après les vagues de protestation de nombreux jeunes à Chisinau dénonçant les fraudes qui ont entaché les élections législatives. Le 7 avril 2009, au lendemain des premières manifestations, les protestations sont vites devenues violentes : une partie de la foule a incendié le Parlement et saccagé le bâtiment de la Présidence.

En juillet 2009, l’Alliance pour l’intégration européenne a remporté la majorité des sièges lors de nouvelles élections et a proposé un programme réformiste, tourné vers des partenaires européens. Une crise politique d’une année s’en est suivie à cause de l’impossibilité de choisir un Président vu le nombre insuffisant de mandats au sein de la coalition pour former une majorité qualifiée. En novembre 2010, les Moldaves sont invités à se rendre encore une fois aux urnes. Ils favorisent alors les partis pro-européens, aux dépens du parti communiste. Le Président est élu suite à un compromis rendu possible par l’abandon de trois députés du Parti communiste (parmi lesquels, le dirigeant du Parti des socialistes, Igor Dodon, qui a remporté la majorité des votes lors des élections de 2014).

Toutefois, les faiblesses de la coalition ont été révélées peu de temps après. Suite à une affaire mêlant intérêts politiques et financiers personnels, le Premier ministre Vlad Filat démissionne en 2013. Il est remplacé par Iurie Leanca, ancien ministre des Affaires étrangères, chargé de poursuivre le travail initié par la coalition sur la voie européenne. Diplomate, avec une carrière internationale et intéressé plutôt par des actes concrets que par de belles déclarations, c’est notamment à lui que la Moldavie doit les principaux progrès sur la voie européenne : la libéralisation des visas, obtenue le 28 avril 2014, la signature de l’Accord d’association le 27 juin 2014 et le statut de « pays modèle » du Partenariat oriental. Rappelons que la Moldavie a été le pays qui s’est le plus approché de l’Europe malgré les instabilités dans la région. Le 29 novembre 2013, le jour où l’Ukraine a pris la voie du Maïdan, en refusant le paraphe de l’Accord d’association à Vilnius, la Moldavie, malgré les menaces de la Russie, a affirmé sa volonté ferme de se rapprocher de l’Europe.

Les coûts ne se sont pas laissés attendre. A l’été 2014, la Moldavie est frappée par un embargo de la part de la Russie sur le vin et les produits agricoles. Les échanges extérieurs de la Moldavie se font déjà majoritairement avec les marchés européens (54%), mais les liens avec les acteurs économiques russes demeurent importants. C’est le cas de l’énergie, la Moldavie étant dépendante des approvisionnements russes. En plus, quelques 500 000 de Moldaves travaillent en Russie.

A ces enjeux d’instabilité politique et économique qui expliquent les résultats des votations s’ajoutent les tensions dans la région, les événements ukrainiens. Les Moldaves, inquiets par la possibilité de l’éclatement d’un nouveau conflit, ont été enclins à se tourner à nouveau vers la Russie. D’autant plus que le conflit non-résolu dans la Transnistrie, territoire séparatiste à l’Est de la Moldavie, rend tous les scénarios fortement probables. Ce territoire a son propre gouvernement, son propre président, ses propres institutions, sa propre monnaie (le rouble RMN), langue (moldave avec alphabet cyrillique, mais russe parlé majoritairement) et capitale (Tiraspol). Il se déclare autonome, mais son indépendance n’est reconnue par aucun Etat de l’ONU, ni même par la Russie, qui soutient la région militairement et économiquement. En effet, l’armée russe XIV y stationne depuis 1992, après son intervention pour défendre les populations russophones qui craignaient le rattachement de la Moldavie à la Roumanie après la chute de l’URSS. Le gaz y est livré à un « pris ami », mais les dettes s’élèvent à plus de 1,5 milliards de dollars ; 10% du budget annuel vient de la Russie, qui verse 15 dollars par mois et par personne de complément de retraite. Parmi les combattants séparatistes en Odessa, Ukraine, en mai 2014 la présence transnistrienne a été confirmée. Les touristes occidentaux qui franchissent la frontière de cet espace soviétique bien gardé, sont effrayés, dans un premier temps, par les symboles du communisme et les statues de Lénine en centre-ville.

Dans ce contexte, la Moldavie reste dépendante de ses réformes internes, aussi que de l’ensemble des facteurs régionaux et internationaux. Les votations du 30 novembre 2014 n’ayant pas tranché de façon définitive le sort de la Moldavie, l’élection du Président et la nomination du Premier ministre restant déterminantes pour la suite, les perspectives restent ambiguës et inquiétantes. La voie européenne se présente comme une possibilité pour lutter contre la corruption, pour le renforcement de l’Etat de droit et le rétablissement économique du pays. L’Union européenne apparaît attrayante à la population moins touchée par le discours propagandiste, ce qu’on peut constater suite à l’analyse des votes de la diaspora, où la victoire des partis pro-européens a été écrasante. Elle représente un modèle, une organisation stable, un espace de liberté et de sécurité. Mais la Moldavie devra affirmer elle-même sa volonté de rapprochement et œuvrer dans ce sens, ce qui implique bien plus d’efforts et de maturité que de se soumettre à la politique de son autre grand voisin.