Les étudiants du MAREM, la Professeure Korine Amacher; centre: Andreï Gratchev

Les étudiants du MAREM, la Professeure Korine Amacher; centre: Andreï Gratchev

Morceaux choisis d’une rencontre avec Andreï Gratchev, ancien porte-parole et conseiller politique de Mikhaïl Gorbatchev, ainsi que spécialiste des relations internationales

Ce vendredi 6 mars, Andreï Gratchev est venu nous présenter son dernier ouvrage « Le Passé de la Russie est imprévisible : journal de bord d’un enfant du Dégel » (Alma Editeur. Paris, 2014). L’ouvrage est vaste, les idées présentées dans un style très personnel et agréable à lire. L’auteur n’est jamais critique de son ex-patron. Au contraire, il soutient la perestroïka comme l’œuvre essentielle de sa génération de réformateurs. La dernière œuvre dans le cas d’Andreï Gratchev puisqu’il dit, dans son livre, avoir fait l’objet d’une « lustration inofficielle » après la chute de Gorbatchev. Installé à Paris depuis vingt ans, Gratchev a pris du recul sur les événements auxquels il a participé. Fin observateur, il analyse la pénible marche du monde postsoviétique dans une perspective globale et pose des questions essentielles sur l’équilibre géopolitique actuel en l’absence du bloc idéologique inébranlable qui donnait le change au monde occidental et au capitalisme. Une lecture fascinante.

Kseniia Fontaine et moi avons choisi de vous rapporter ici quelques passages de la présentation d’Andreï Gratchev ainsi que certaines réponses aux questions du public. Il ne s’agit pas d’une transcription littérale de ce qu’il a dit, mais d’un résumé personnalisé de ses idées fait à partir de nos notes.

PRÉSENTATION

  • La Russie est un pays dont on peut dire n’importe quoi et ça peut être vrai. On a l’impression que l’histoire russe est cyclique, à la manière du film « Groundhog Day »*, toujours à revenir sur les choses du passé. (…) La Russie s’est séparée du stalinisme politique mais pas du stalinisme psychologique. Il faut quitter cette Journée de la marmotte, cette histoire sans fin.

*La comédie « Un jour sans fin » avec Bill Murray, sortie en 1993, raconte l’histoire d’un journaliste en reportage bloqué dans le temps, condamné à revivre la même journée jusqu’à ce qu’il trouve un sens à sa vie.

  • Poutine, un nouveau tsar ? Mais lequel : Ivan le terrible ou Pierre le Grand ?*

*Ivan le Terrible, le tsar de la répression, a davantage tourné ses conquêtes vers l’Asie. A l’inverse, Pierre le Grand voulait faire de la Russie « une patrie de l’Europe ». Gorbatchev, avec sa « maison commune européenne », s’inscrit clairement dans la lignée des « européens ». Alexandre Douguine, intellectuel contemporain qui a actuellement l’attention du Kremlin, s’inscrit dans la pensée de l’ « eurasisme ».

  • Je suis à la fois sujet et objet de l’histoire soviétique. Né juste après la fin de la deuxième guerre mondiale, je suis de la génération des « soixante-huit-tards » (vs soixante-huitards français), de ceux qui croyaient au socialisme. Gorbatchev était un représentant de cette génération, d’un retour vers la source pure de la Révolution de 1917. Cela aboutit finalement, en Tchécoslovaquie, à réaliser le « socialisme à visage humain » (1968). C’était des précurseurs de l’ « eurocommunisme ». Un communisme sans coercition, sans KGB. Gorbatchev était le dernier croyant athée, le dernier occidentaliste. Mais oui, la perestroïka a mené à la fin du système communiste.
  • La vision de Gorbatchev aurait porté une « union européenne de l’Est ». Cette idée aurait certainement évité le conflit ukrainien. J’ai assisté à des rencontres entre Gorbatchev et Mitterrand, lorsqu’ils rêvaient à cette union.
  • Les erreurs de la Perestroïka. La mission de Gorbatchev était impossible dès le début. Son projet de construction de la « maison commune européenne » n’est pas allé très loin. Premièrement, Gorbatchev croyait à la possibilité d’aboutir à une politique non-violente, par une révolution depuis en-haut. (…) Le 1 août 1991, le jour du putsch, Gorbatchev n’aurait pas dû quitter Moscou. Néanmoins, il surestima sa force de président de l’URSS et possédait une grande confiance en soi.
  • La guerre entre l’Ukraine et la Russie est-elle la dernière guerre soviétique ? En effet, l’éclatement de l’URSS, le processus de morcellement, s’est fait « à l’européenne », de manière civilisée. Nous avons évité le cas de la Yougoslavie. Or peut-être restait-il des problèmes non résolus ? La Géorgie. L’Ukraine. Les empires prennent des années pour se décomposer. Il y a des étapes de violences. La Russie d’aujourd’hui n’a pas terminé ce processus. L’espace postsoviétique est resté en orbite de la Russie. Lorsque certaines planètes (Géorgie, Ukraine) ont récemment tenté de passer sur une autre orbite, de se séparer du parrainage et de l’influence de la Russie. Or, pour le Kremlin, c’est « tu es avec ou contre nous », car sortir de l’orbite russe, c’est passer chez l’ennemi. Le départ de la sphère d’influence russe est souvent considéré par Moscou comme une forme d’agression en raison de la menace que cela représente pour son intégrité territoriale.
  • La Russie se repositionnerait-elle du côté asiatique ? La Russie est un pays qui se situe à la fois en Asie et en Europe. L’Europe est une frontière intérieure de l’Empire. Vladimir Poutine a commencé comme un « européen ». Il admire l’UE. L’union eurasienne (UEEA) a pour modèle l’UE. (…) La politique européenne actuelle à l’égard de la Russie (contrairement à l’Ostpolitik de Willy Brandt), vise la transformation pas le rapprochement. L’Europe a identifié la Russie comme une menace, comme une force qui cherche à grignoter l’héritage soviétique. C’est un point de vue américain. (…) Pour la Russie, l’Europe est devenue une menace stratégique. Premièrement, en raison de l’alliance de l’UE à l’OTAN. (…) Egalement en raison du danger des révolutions de couleurs, considérées par Moscou comme des opérations de changements de régime programmées qui viseraient l’encerclement de la Russie. (…) La Russie a donc tout intérêt à se projeter dans un avenir mythologique eurasien, surtout chinois. La Chine a un régime plus homogène, plus attirant pour Poutine.
  • La société russe actuelle. Nous pouvons parler d’un cas clinique. La société russe est passée par une double déception en une génération. D’un côté, elle a vu l’éclatement de l’URSS avec ses idées communistes illusoires. De l’autre, elle n’a pas toujours connu le fondement du système social et a donc perdu tout l’espoir de pouvoir se projeter dans l’avenir. La nouvelle génération se sent frustrée. (…) L’opinion publique peut être facilement manipulée et se représenter les événements comme une attaque de l’Occident.

QUESTIONS

  • Que pensez-vous du cas Tchétchène ?

L’éclatement de l’URSS a ouvert la structure de l’Etat fédéral. Un phénomène particulier est que l’URSS s’est morcelée non pas en quinze états démocratiques, mais en quinze états soviétiques. A savoir, des états dont les élites sont héritées de l’URSS et les présidents démocratiquement élus à vie. (…) Ces états sont multinationaux (les abkhazes, les ossètes). La RSFSR a géré son multinationalisme, ses séparatistes tchétchènes d’une manière toute  soviétique. La Russie de Poutine a trouvé la solution : il a financé un changement des élites qui a ouvert la voie à un régime dictatorial tenu par « son ami », Ramzan Kadyrov.

  • Que penser de l’assassinat de Boris Nemtsov ?

C’est un homme d’une autre génération. C’était quelqu’un de brillant. Il concurrençait Poutine en étant un dauphin potentiel d’Eltsine qui admirait son énergie. En gérant une région différente, il a échappé à l’ambiance pourrie du Moscou des années 1990. Il a gardé une part d’intégrité. Il était un vice-premier ministre civilisé. Il a été poussé dans l’opposition. Il ne représentait pas une menace pour Poutine. Il y a une vague nationaliste qui accompagne très bien son régime. L’opposition russe d’aujourd’hui n’est pas une menace pour le régime. (…) La question du complot du Kremlin ? Pour moi, il faut voir la signification politique de cet événement : être opposant en Russie, c’est un métier à risque mortel.

  • Du point de vue russe, comment interpréter la schizophrénie des européens face à la Russie ?

(…) La schizophrénie de l’Europe tient aussi à ce que l’Europe n’ose pas sortir de l’ombre américaine sur les questions touchant à sa sécurité.