La Tchécoslovaquie sous le régime communiste

« Le totalitarisme est surtout la domination du texte sur la parole réelle » a proclamé le philosophe Václav Bělohradský  au milieu des années 1980.

Le pouvoir totalitaire se caractérise par la censure ou le monopole de la presse détenu par les personnes au pouvoir. Souvent, les autorités possèdent tous les moyens qui empêchent la communication de l’opposition. Les journaux ainsi que tous les autres les médias sont constamment surveillés par le parti au pouvoir et l’importation des idées de l’étranger est soumise à une sévère sélection. Toute oeuvre d’exilés reste proscrite et le monde inaccessible. Plus particulièrement après le printemps de 1968, on peut comparer la situation au monde Orwellien de la double conscience.

La surveillance de toute activité liée à la photographie était assurée par le ministère de l’information et de l’éducation, plus précisément par l’un de ses organes intitulé L’Union tchécoslovaque de la photographie socialiste. Pour être membre de cette organisation, il n’était pas nécessaire d’avoir des compétences en photographie, mais il fallait soutenir l’idée du réalisme socialiste et diffuser les idées de la propagande soviétique.  La religion n’avait pas de place dans le régime communiste. Les cartes postales et les calendriers des éditions officielles évitaient systématiquement la représentation des parties des villes les plus importantes car il y avait souvent l’église qui dominait la vue.

Mais au moins une partie de la société tchécoslovaque faisait face à cette uniformité exigée. Les photographes essayaient souvent de présenter des preuves techniques des réalités dissimulées par le régime et organisaient des projections privées de diapositives apportées par ceux ayant réussi à passer la frontière et le rideau de fer pour un voyage touristique ou pour le travail.

Les autorités affirmaient qu’aucune personnalité politique, culturelle, artistique ou scientifique exceptionnelle et reconnue n’avait quitté la république. Or on sait que deux vagues importantes de penseurs, intellectuels, écrivains, dissidents politiques mais aussi photographes ont émigré pour échapper à la dictature soviétique; premièrement vers la fin des années 1940 et ensuite en 1968.

Un exemple est Josef Koudelka, un des plus grands photographes du vingtième siècle qui est devenu célèbre avec ses photos qui documentaient l’invasion soviétique à Prague et qui, après avoir voyagé en Europe, s’est installé en France et a intégré en 1974 la fameuse agence Magnus Photos.

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Josef Koudelka

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Josef Koudelka

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Josef Koudelka

Érotisme tabouisé

Le vingtième siècle a connu deux grandes interventions restrictives dans la sphère de la pornographie à cause de deux dictatures : le nazisme et le communisme.

En 1952, une experte soviétique a recommandé la fermeture du plus ancien institut universitaire de sexologie qui avait été fondé en 1922 à la faculté de médecine de l’Université Charles à Prague. À l’époque totalitaire, la représentation du nu en photographie était quelque chose de très rare. L’offre de la photo de nu était limitée seulement pour une période courte dans la deuxième moitié des années 1960.

On ne pouvait pas cependant tout à fait ignorer le corps humain. Mais sa représentation officielle prenait à l’époque communiste les traits du sport, de la collectivisation et des ouvriers.
Un des représentants majeurs de la photographie de nu est Jan Saudek. Dans les années 1950, il a photographié des mises en scène fictives en milieu réel. Parfois, il s’agissait de parodies du réalisme socialiste.

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Saudek a également provoqué par des évocations fréquentes de l’Occident le rôle principal joué par le jeans, bien inaccessible dans les pays communistes. C’était l’attribut principal de ses photos et, souvent, la seule pièce de vêtement de la personne représentée.

Jan Saudek n‘a connu un véritable succès sur la scène nationale que depuis les années 1990. Aujourd’hui, il est reconnu et présente ses œuvres dans le monde entier.

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Nouvelle vague slovaque

Dans la deuxième moitié des années 1980, le professeur dirigeant le département de la photographie de l’Académie du film de Prague (FAMU),  Ján Šmok, a rétabli la tradition de la mise en scène photographique. Il a sélectionné ses étudiants en passant par toute la république et cette tendance a mené à la naturalisation des photographes slovaques comme Jano Pavlík, Rudo Prekop, Vasil Stanko, Tono Stano, Martin Štrba, Miro Švolík, Kamil Varga et Peter Župník. Cette génération d’étudiants slovaques née autour de l‘année 1960 représentait dans les années 1980 un premier souffle de l’époque postmoderne. Bien qu‘il ne s’agissait pas d’un groupe avec un programme défini, leur langage visuel commun les a inscrit dans l’histoire comme La Nouvelle vague slovaque.  Leurs œuvres étaient caractérisées par une mise en scène élaborée d‘une imagination extraordinaire. Ils faisaient souvent recours à la métaphore, à la narrativité des images et aux éléments et interventions d’autres techniques. La mélancolie et la légèreté sont également des traits typiques de leurs œuvres.

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                                Slovenská nová vlna 80. léta – Peter Zupnik

De ce courant, on retient l’érotisme accentué, la création de la réalité intérieure avec le refus de la réalité extérieure et l’ironie envers le monde mais aussi envers eux-mêmes. Les représentants de la Nouvelle vague slovaque se laissent inspirer et influencer par le surréalisme, le dadaïsme et le poétisme.

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Rudo Prekop a souvent complété son oeuvre avec la technique du collage ou du photogramme, il s’est orienté surtout vers la photographie de nature morte et vers des objets trouvés dans la nature ou ailleurs, arrangés souvent de manière surprenante.

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Tono Stano s’est heurté avec la rigidité fonctionnaire de l’époque et a réagi à la censure communiste en couvrant les parties du corps les plus intimes par des figures géométriques.

A l’époque, les travaux de ce groupe n’étaient rendus public que très marginalement.

La Maison de la photographie à Prague qui, depuis décembre 2013, a de nouveau ouvert ses portes au public, dédie sa première exposition à ce mouvement original et individuel en exposant les photographies dont la plupart sont découvertes par le public pour la première fois.

Criminalisation

On observe les premières occurrences de la poursuite, de la censure et de la criminalisation juste à la fin de la Seconde Guerre mondiale et de l’occupation nazie. Les photographies faites par Mirko  Křen et Robert Wittmann qui documentaient la libération de la ville de Plzeň par l’armée américaine ont dominé l’exposition Les Américains et la Bohème de l’Ouest en Tchécoslovaquie. Cette exposition a été inaugurée par le ministre tchécoslovaque des affaires étrangères, Jan Masaryk, et par l’ambassadeur américain en Tchécoslovaquie, Lawrence Steinhardt. L’exposition était censée être itinérante mais les événements politiques ont empêché sa réalisation.

Après l’année 1948, la libération de Plzeň et de la Bohème de l’ouest par l’armée américaine ont été littéralemet gommées de la presse, des manuels et malheureusement aussi des mémoires de certains citoyens du pays. Le seul libérateur brave de la Tchécoslovaquie présenté par la propagande communiste était l’Armée rouge. La ligne de démarcation a disparu de l’histoire et l’armée du général Patton a souvent été sous-estimée et ridiculisée.
Mirko Křen a été emprisonné pendant plus de six mois. Robert Wittmann a passé presque une année dans les mines d’uranium. Pour les deux, il était interdit d’effectuer le métier de

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                                 Foto archiv Patton Memorial Pilsen, autor: Mirko Křen

photographe. Un autre photographe, Josef Tauber, a préféré fuir avec les négatifs et émigrer aux Etats-Unis. Le photographe Jindřich Marko a été arrêté en 1950 et plus tard condamné par un tribunal bidon pour dix ans de prison, dont il a passé sept ans dans les mines d’uranium de Jáchymov. Tout cela pour une photo prise en 1947 pendant le défilé du 1er mai où figurait Klement Gottwald dans une posture peu favorable. Cette photographie a été publié en 1948 dans un journal canadien, le Toronto Star, à côté d’un article dont le titre disait « The new president od Czechoslovakia has troubles. » Puisque son nom était publié au-dessous de la photo, cela a eu de grandes conséquences pour lui. Marco ajoute que sa condamnation servait surtout d‘exemple pour les autres artistes.

Un autre exemple de l’absurdité de l’imagination bureaucratique s’est constatée quand Marco a quitté la prison et a rencontré des difficultés pour trouver un emploi. Puisqu’il était aussi numismate, il a accepté une commande pour une firme et a photographié une collection de pièces de monnaie pour une publication. Il y avait entre autres une pièce avec la tête d’un taureau et une inscription « PAN ». Puisque la pièce datait de plus de deux mille ans, la première lettre était déjà très peu visible. Cette pièce de monnaie figurait dans un livre publié en très peu d’exemplaires. Josef Škvorecký qui était à l’époque rédacteur de la revue Littérature mondiale a demandé à Marco la photo mentionnée pour la mettre en couverture d’un numéro de cette revue puisqu’il trouvait la publication rare et extraordinaire. Marco a délivré la photo avec le taureau à Škvorecký mais, juste avant la publication de la revue, un contrôle est intervenu et a interdit de publier ce numéro car, selon la censure, la photographie de pièce de monnaie portait les initiales d’Antonín Novotný [1] au côté d‘un bœuf. Cette association a posé de nombreux problèmes par la suite pour Škvorecký car la pièce sous-entendait, selon le comité de censure, que le président était un boeuf. Marco s’est alors à nouveau trouvé sans autorisation de publier.

Tous ces événements similaires ont finalement contribué à l’adoption progressive de l’autocensure par les artistes eux-mêmes.

Expositions

En comparaison avec d’autres éditions, toutes les salles d’expositions n’étaient pas soumises à la même surveillance. Vu que la photographie n’était pas considérée comme un véritable médium artistique, on pouvait trouver dans ce domaine certains éléments qui, dans une autre sphère culturelle, auraient été visés par une intervention des autorités. L’Etat n’a tout simplement pas remarqué la portée révolutionnaire de la photographie pour la civilisation.

La plus ancienne salle d’exposition d’Europe (1957 – 1991) se trouvait à Prague et était visitée par des milliers de visiteurs. La surveillance idéologique y était limitée puisqu’il s’agissait officiellement d’un dispositif promotionnel des firmes et non pas d’une institution culturelle.

Les expositions improvisées dans les espaces alternatifs non destinés pour ces activités avaient une énorme importance. Les invitations aux vernissages regroupaient les gens ayant des intérêts similaires. Ainsi, l’inauguration de chacune de ces expositions était une excellente occasion pour échanger les opinions et les informations. Grâce aux performances musicales qui accompagnaient ces événements, l’art visuel attirait un public plus large. Les visiteurs se déplaçaient à travers tout le pays et demandaient des reprises des exhibitions.

Ceux qui disposaient d’un passeport pouvaient faire les voyages culturels à l’étranger, surtout à destination de la Pologne qui était proche. Elle offrait un large spectre d‘activités culturelles. Les gens y trouvaient le divertissement sous forme de cinéma, théâtre, concerts, graphisme et expositions. À Wroclaw, la galerie Foto-Medium-Art présentait systématiquement des photographes tchèques – en novembre 1979, vingt-trois des vingt-quatre auteurs tchécoslovaques se sont présentés au vernissage de leurs photographies.

Comme en période de guerre, certaines expositions ont eu lieu dans les clubs, dans les couloirs de théâtres ou en plein air. En plaçant les expositions dans les endroits inhabituels, on réussissait surtout à publier des travaux artistiques en contournant la procédure d’approbation par les autorités du régime.

Depuis 1948,  il n’était pas légal en Tchécoslovaquie de venir à une exposition, choisir une photographie, l’acheter et la posséder. Seules les réalisations d’un autre type étaient accessibles au public, celles des membres de l‘union artistique officielle. Ces organisations sont devenues un véritable instrument de propagande et une main prolongée de l’Etat surtout après le renforcement de la censure de 1968 et l’expulsion de ceux dont l’attitude dans les années 1960 a été jugé comme déloyale envers le régime totalitaire.

La photographie n’est pas établie

La photographie manque  également d’un ancrage institutionnel. Rudolf Skope était un grand collectionneur tchèque de la photographie. Dans les années 1960, il a fait des efforts pour relancer l’idée du musée de la photographie en proposant à deux reprises un projet de réalisation au ministère correspondant. Cependant, l’Etat prétendait ne pas avoir les moyens nécessaires afin d’établir un musée sectoriel. Les gestions des collections régionales de l’art visuel considéraient la photographie comme un simple moyen technique. Cette perception prévalait avec certaine exception de la Galerie Morave de Brno qui prouve que la symbiose de la collection photographique et traditionnelle constitue un apport.

Le potentiel des artistes tchécoslovaques et les racines de la culture d’Europe centrale sont profondes. Malheureusement, pendant la majorité du vingtième siècle, elles furent constamment étouffées. Parfois, même la répression, les restrictions et la censure étaient une source d‘inspiration reflétant une réalité monotone mais aussi sublime et éclatante. La création sous contraintes demande beaucoup d’effort et de courage.

Bibliographie

BITRICH Tomas et col., Alternativní kultura: příběh čes společnosti 1945-1989. Lidové noviny . 2001

http://www.designmagazin.cz/umeni/46652-fotografie-slovenske-nove-vlny-na-vystave-v-praze.html

http://www.ghmp.cz/dum-fotografie/

[1] Antonin Novotny était le président de la Tchécoslovaque communiste de 1957 à 1968.