Au travers de la relation épistolaire entre Albert Einstein et Sigmund Freud (1932)

Albert Einstein et Sigmund Freud représentent à eux deux une part importante de l’élite intellectuelle européenne du XXème siècle. Leurs disciplines les opposent en tous points, l’un étant le père de la relativité et l’autre de la psychanalyse. Pourtant, l’été 1932 les lance dans une correspondance atypique, dans laquelle ils livrent une analyse unique des causes de la guerre et du rôle que devrait endosser la culture pour y faire face dans la société qui caractérise leur époque. Cette correspondance, souvent qualifiée de base du pacifisme de l’entre-deux-guerres, porte les stigmates de sa période en s’inscrivant dans le contexte politique et culturel difficile du début des années 1930. Comment Freud et Einstein perçoivent-ils le rôle de la culture dans la pacification du continent européen ?

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Un contexte atypique

Le règlement de la Première Guerre mondiale s’opère en 1919 à Versailles. Du traité historique qui en découle, la première organisation multilatérale visant à empêcher l’éclatement d’une nouvelle guerre voit le jour : la Société des Nations. Malheureusement,le souvenir demeure surtout d’une organisation passive lors des crises internationales qui ont jalonné la période de l’entre-deux-guerres. Néanmoins, les engagements humanitaires, techniques mais surtout culturels de la Société des Nations doivent être soulignés, notamment car ils posent les bases des organismes que nous connaissons aujourd’hui sous l’égide des Nations Unies.

La correspondance entre Freud et Einstein est le fruit d’une demande instiguée par la Commission internationale de coopération intellectuelle, un des organes de la Société des Nations. Elle vise principalement à coordonner les activités internationales en matière d’art, de lettres et de sciences, en encourageant la circulation et les transferts de savoirs ainsi que les relations entre intellectuels au niveau supranational.

Au début des années 1930, la Commission désire « provoquer » une correspondance entre intellectuels de renom sur le thème de l’éducation et de la paix. L’engagement soutenu d’Einstein pour la cause pacifiste et le désarmement le désigne naturellement comme l’un des deux auteurs de cet échange. C’est lui qui décide du thème et qui demande par la suite à Freud de le rejoindre. Cette correspondance « commandée » visait à rendre publique la vision pacifiste des deux hommes dans l’idée continuelle de promotion de l’idéal de paix et d’entente entre les peuples promus par la Société des Nations. Leur relation épistolaire sur la guerre – qui n’est en fait constituée que de deux lettres – durera le temps de l’été 1932. Elle sera publiée en trois langues – allemand (Warum Krieg ?), français (Pourquoi la guerre ?) et anglais (Why war ?) – en mars 1933.

Cependant, entre la rédaction et la publication de la correspondance, les évènements se précipitent en Allemagne. Le 30 janvier, Hitler s’empare du poste de chancelier cédé par le Maréchal Von Hindenburg. Le 27 février, l’incendie du Reichstag est déclenché et marque le début de la répression nazie à l’égard des communistes et des membres du SPD, accusés d’avoir déclenché le feu. Enfin, en mai, l’organisation d’autodafés de livres écrits par des écrivains juifs, marxistes ou pacifistes – les « sous-hommes » du régime nazi – est initiée par les autorités du Reich. Ainsi, dans de nombreuses villes allemandes des rituels sont instaurés pour combattre l’esprit « non-allemand », et des milliers de livres sont brûlés en plein centres des grandes villes allemandes. Freud et Einstein figurent parmi ces écrivains, de par leur engagement pacifiste et leur confession juive; la publication en mars de Pourquoi la guerre ? est immédiatement interdite par le régime nazi.

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Freud et Einstein, une relation d’intellectuels

Les deux scientifiques se rencontrent pour la première fois à Berlin en 1926. Si Freud trouve Enstein intéressant et gai, il développe malgré tout une sorte de jalousie à l’égard du physicien. En effet, il considère que ses recherches ont été facilitées par un héritage scientifique remontant jusqu’à Newton, au contraire de la psychanalyse dont il a été le précurseur et dont le champ d’analyse n’est de fait pas aussi large. Néanmoins, c’est aussi un regard admiratif qu’il porte à l’égard de l’engagement pacifiste d’Einstein. Par ailleurs, le physicien fait preuve d’une grande admiration pour la soif de découverte qui caractérise son aîné et la science qu’il a initiée, bien qu’il n’en saisisse pas toujours les postulats et les conclusions et ne soit pas forcément en accord avec ces derniers. Cependant, et malgré leurs divergences de point de vue, les deux hommes entretiennent une relation épistolaire régulière, qui explique aussi pourquoi c’est à Freud qu’Einstein s’est adressé pour collaborer dans cette correspondance.

Pourquoi la guerre ?

Einstein, éternel pacifiste

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« Existe-t-il un moyen d’affranchir les hommes de la menace de la guerre ?»[1]

Ainsi débute la lettre d’Einstein qui initie la correspondance entre les deux scientifiques. Déclarant d’emblée son incompétence en psychologie humaine, il s’adresse à Freud en tant qu’expert des pulsions propres à l’être humain. Einstein développe sa question en deux visions : l’une portée sur l’organisation d’un système international affranchi des États, l’autre sur la psychologie humaine et les tendances guerrières qui sommeillent en chaque homme.

La première vise plutôt l’aspect extérieur des causes de la guerre. Einstein tente d’organiser son argumentaire autour de l’idée d’instauration d’une autorité supra-étatique garante de la paix et de la sécurité internationale. Cette autorité constituerait une sorte de tribunal capable de gérer pacifiquement les conflits entre États, qui se seraient donc tous soumis de manière volontaire à cette instance. Le fait que la Société des Nations ne soit pas indépendante de la volonté des nations et que le système international soit dicté par un esprit nationaliste explique son échec et son incapacité d’agir selon Einstein.

Pour enrichir sa réflexion, la seconde vision d’Einstein se positionne dans une perspective psychologique et donc plus intérieure, dans laquelle il s’interroge sur l’existence d’une solution permettant de sortir les hommes de la fatalité de la guerre. Dans cette optique, il désire consulter Freud sur sa capacité à trouver une « solution éducative » ne relevant pas du politique et pouvant résoudre les pulsions guerrières de l’être humain. Einstein est bien conscient de l’utopisme de sa proposition d’instaurer une autorité supra-étatique indépendante dans le contexte international et politique qui entoure sa correspondance avec Freud. Pour expliquer comment l’endoctrinement de la population peut véritablement s’opérer, Einstein n’y voit qu’une explication de nature plus profonde : « l’homme a en lui un besoin de haine et de destruction. »[2]

Enfin, la demande ultime d’Einstein relève d’une panacée à ce désir de destruction de l’homme. En d’autres termes, existe-t-il un moyen d’éviter à l’homme de sombrer dans la psychose de la guerre ?

« Existe-t-il une possibilité de diriger le développement psychique de l’homme de manière à le rendre mieux armé contre les psychoses de haine et de destruction ? »[3] 

 

Freud, éternel pessimiste

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Freud, considéré par son partenaire comme scientifique et expert de la question, est donc invité à se prononcer sur les causes de la guerre mais surtout sur la thérapie que l’on pourrait octroyer aux hommes afin de l’éradiquer de la société.

Il développe sa réponse en quatre thématiques. Il débute sa réponse à Einstein par une analyse sociétale en expliquant comment le droit et la violence constituent deux piliers de la société et sont donc inhérents à cette dernière. La violence faisant partie de toutes les communautés, il pense qu’il ne sert à rien de vouloir éradiquer les pulsions de violence humaines mais que la solution serait de les maitriser :

« Voilà qui nous permet de conclure, pour revenir à notre sujet, que l’on ferait œuvre inutile à prétendre supprimer les penchants destructeurs des hommes.»[4]

« D’ailleurs, ainsi que vous le marquez vous-même, il ne s’agit pas de supprimer le penchant humain à l’agression ; on peut s’efforcer de le canaliser, de telle sorte qu’il ne trouve pas son mode d’expression dans la guerre.»[5]

Il confirme la solution prônée par Einstein de constitution d’une instance supranationale qui règlerait les conflits d’intérêts et évincerait de manière certaine la guerre de l’horizon international. Néanmoins, pour qu’une telle instance puisse remplir cette lourde tâche, elle devrait impérativement « être dotée de la force appropriée »[6]. Si la Société des Nations a les caractéristiques d’une telle entité, les moyens mis à sa disposition l’empêche de réaliser son objectif de paix.

Avant de s’attaquer aux solutions qu’il serait envisageable de mettre en œuvre pour prévenir les conflits, Freud s’attarde sur certaines de ses théories portant sur l’instinct de l’homme. En ce sens, il opère une distinction entre, d’une part, les pulsions destructrices et, d’autre part, le désir d’unir – l’Éros. Les deux sont indispensables et, malgré leur antagonisme, se combinent et créent les comportements humains. Pour le psychanalyste, c’est dans l’Éros que l’espoir se situe. Il considère que la guerre est le fruit des pulsions humaines destructrices et qu’il faut de ce fait promouvoir tout ce qui permet de tisser des liens affectifs entre les hommes afin de contrer la guerre.

«En partant de nos lois mythologiques de l’instinct, nous arrivons aisément à une formule qui fraye indirectement une voie à la lutte contre la guerre. Si la propension à la guerre est un produit de la pulsion destructrice, il y a donc lieu de faire appel à l’adversaire de ce penchant, à l’Éros. Tout ce qui engendre, parmi les hommes, des liens de sentiment doit réagir contre la guerre.»[7]

Il énonce également un idéal utopique de constitution d’une d’instance supérieure de penseurs ne pouvant se laisser intimider par le politique et le religieux, combattant de manière continue pour la vérité et assurant une pensée autonome de référence. Dans cette vision de la culture et dans l’héritage et les acquis culturels des êtres humains, il perçoit un espoir d’en finir avec les conflits et une des solutions à sa proposition de canalisation des pulsions de destruction. Il base sa réflexion sur l’idéal de Communauté de culture qui composait jadis les nations européennes et liait l’héritage de leurs grands intellectuels. Pour Freud, la guerre vient détruire ces liens forts et « brise l’illusion de cet idéal de compréhension et de tolérance propre aux grandes nations européennes. »[8] La culture permet une transformation psychique chez l’homme que Freud qualifie d’indéniable. En effet, elle permet de réduire et d’écarter les pulsions destructrices et impulsives qui sommeillent en l’être humain. Pourtant, le développement culturel est constamment entravé par les guerres et leurs destructions à la fois matérielles et psychiques.

Pessimiste donc sur la possibilité d’éradiquer de manière totale la guerre des pulsions de désir de pouvoir propre aux êtres humains, Freud termine toutefois sa lettre par une argumentation autour de la culture comme arme de paix et termine par cette phrase emprunte d’une touche d’optimisme :

« En attendant, nous pouvons nous dire : tout ce qui travaille au développement de la culture travaille aussi contre la guerre. »[9]

 

La destruction de la culture européenne

En conclusion, nous constatons à sa lecture que cette correspondance porte en elle les stigmates d’une époque particulière, celle de l’entre-deux-guerres. Marqué par les horreurs de la Grande guerre, un courant intellectuel et pacifiste se développe massivement dans les années 1920 en faveur de la paix européenne: on va jusqu’à qualifier cette période de « décennie européiste ». Einstein et Freud font partie de ces nombreux intellectuels qui prennent position en faveur de la paix mondiale et européenne. Pourquoi la guerre ? s’inscrit dans ce contexte atypique et nous permet de nous rendre compte concrètement de la manière dont cette élite pensait la paix et le moyen de rayer la guerre des cartes mentales de leurs concitoyens.

La Première guerre mondiale marque un tournant majeur pour la culture européenne puisqu’elle expose brutalement comment le progrès scientifique et la connaissance développés jusqu’alors peuvent mener les hommes à un bain de sang d’une telle ampleur. Cette guerre est qualifiée par certains historiens de « guerre civile européenne »[10] et ce sentiment se ressent fortement parmi les intellectuels de l’époque. Par leurs écrits, ces derniers tentent de faire ressortir les liens culturels qui unissaient auparavant les Européens entre eux et qui, au sortir de la guerre, ont été complètement substitués par le ressentiment nationaliste propre à chaque État-nation.

La marche vers la Seconde Guerre mondiale et son avènement finissent d’anéantir l’idéal culturel européen et brisent l’espoir de renouveau né autour de l’idée du « plus jamais ça ». La prise de pouvoir d’Hitler en 1933 empêche les desseins de pacification par la culture d’Einstein et de Freud de se réaliser et trace le chemin de leur exact contraire. L’Europe devient progressivement méconnaissable et les ruines deviennent caractéristiques d’un paysage européen ravagé par des conflits d’une violence sans précédent. C’est l’Europe de la désolation et de la désillusion. Durant la guerre déjà, on parle du suicide de l’Europe et cette phrase de Stefan Zweig datée de 1940 illustre ce sentiment de manière éloquente :

«C’est la fin. L’Europe est liquidée, notre monde est anéanti. C’est maintenant que nous sommes devenus des sans-patrie.»[11]

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[1] EINSTEIN Albert et FREUD Sigmund (préface de C. David) (2005), Pourquoi la guerre ?, p. 33.

[2] Ibid., p. 38.

[3] Ibid., p. 38.

[4] Ibid., p. 58.

[5] Ibid., p. 59.

[6] Ibid., p. 50.

[7] Ibid., p. 61.

[8] BENHAÏM David (2007), Freud et la question de la guerre, p. 178.

[9] EINSTEIN Albert et FREUD Sigmund (préface de C. David) (2005), Pourquoi la guerre ?, p. 65.

[10] NOLTE Ernst (2000), La guerre civile européenne 1917-1945. National-socialisme et bolchevisme.

[11] ZWEIG Stefan (1940), Carnet de notes de la guerre 1940. 22 mai – 19 juin 1940, p. 300.

Bibliographie:

ASSOUN Paul-Laurent (1989). Correspondance Freud-Einstein. In Hermès, la Revue n°5-6. p. 261-273.

BENHAÏM David (2007). Freud et la question de la guerre. In L’Esprit du temps, n°99. p. 177-183.

BENHAÏM David (2008). Freud: guerre et Kultur. In Variations, n°11. p. 100-112.

EINSTEIN Albert et FREUD Sigmund (préface de Christophe David) (2005). Pourquoi la guerre ? Paris : Payot et Rivages.

EINSTEIN Albert (1934). Comment je vois le monde (trad. de l’allemand). Paris : Flammarion.

EINSTEIN Albert (1926). In Europe Nouvelle n° 413, Coopération Intellectuelle.

LEMKE Ute (2007). La correspondance entre Freud et Einstein «Pourquoi la guerre?» – quel enjeu pour l’éditeur, l’Institut International de Coopération Intellectuelle? In: Les mouvements pacifistes américains et français, hier et aujourd’hui (sous la direction de Francis McCollum Feeley). p.203-210.

NOLTE Ernst (2000), La guerre civile européenne 1917-1945. National-socialisme et bolchevisme. Genève : Editions des Syrtes.

WONSCH Danielle (2004). Einstein et la Commission de coopération intellectuelle. In Revue d’histoire des sciences, tome 57 n°2. p. 509-520.

ZWEIG Stefan (1940). Carnet de notes de la guerre 1940. 22 mai – 19 juin 1940. In Journaux.