Les attentats qui ont frappé Paris le 13 novembre ont provoqué une émotion intense. Partout dans le monde, nous entendons désormais « Je suis Paris ». Twitter est inondé par le hashtag #JeSuisParis. Le monde est uni, semble fort et semble prêt, enfin, à en découdre avec les barbares qui au nom du fanatisme, se permettent de semer la terreur. Ces événements, aussi horribles soient-ils, ne sont pourtant pas nouveaux en Europe. Malheureusement. Paris n’est pas la seule ville martyre. Il y a eu New York 2001, il y a eu Bagdad quelque années plus tard et tant d’autres encore. Il y a 20 ans, l’Europe, à quelques heures d’avion de Paris, a connu des événements, qui méritent d’être rappelés, pour ne pas sombrer dans l’oubli. Il ne s’agit pas ici de comparer les douleurs, comparer les victimes et les souffrances. C’est simplement un devoir de mémoire, car aujourd’hui moi aussi #JeSuisParis : mais il y a 20 ans, qui était #Srebrenica ?

C’est en juillet 1995 que se produit le crime de guerre le plus affreux jamais perpétré en Europe depuis la Seconde guerre mondiale. C’est pour cela que le Secrétaire générale des Nations Unies parle de l’horreur de Srebrenica[1]. Srebrenica était pourtant une enclave déclarée zone de sécurité selon le Conseil de Sécurité. Mais ce n’est en fait qu’un maigre bataillon de casques bleus de 450 hollandais qui était chargés de garder cette zone. Le 6 juillet 1995 les soldats serbes dirigés par Ratko Mladic lancent des roquettes contres le bataillon hollandais. Est-ce une simple

Former Bosnian Serb general Radislav Krstic was found guilty of genocide and sentenced to 46 years in prison August 2, 2001, at the International War Crimes Tribunal in the Hague, for the murder of almost 8,000 Muslim men and boys after the fall of the U.N.-designated "safe area" of Srebrenica in eastern Bosnia in July 1995. Around 10,000 refugees from Srebrenica are seen boarding buses at a camp outside the UN base at Tuzla Airport heading in this July 14, 1995 file photo. CLH/

Former Bosnian Serb general Radislav Krstic was found guilty of genocide and sentenced to 46 years in prison August 2, 2001, at the International War Crimes Tribunal in the Hague, for the murder of almost 8,000 Muslim men and boys after the fall of the U.N.-designated « safe area » of Srebrenica in eastern Bosnia in July 1995. Around 10,000 refugees from Srebrenica are seen boarding buses at a camp outside the UN base at Tuzla Airport heading in this July 14, 1995 file photo. /CLH/

provocation de la part des serbes ou alors un plan pour s’emparer de la ville ? Le 11 juillet 1995, Akashi reçoit du général Janvier, commandant de la FORPONU une demande d’appui aérien rapproché pour aider les troupes hollandaises au sol. Une demande qui va être acceptée, mais dont le ministre néerlandais de la défense va refuser la mise en place, craignant pour la vie des hommes déployés. L’opération sera avortée. Désormais, n’étant pas empêchés par la communauté internationale, les soldats serbes se saisissent de la zone de sécurité. Des milliers d’hommes sont faits prisonniers et des milliers de femmes, d’enfants, de vieillards subissent les plus horribles crimes que l’on peut qualifier de nettoyage ethnique. Le massacre des musulmans peut commencer. Comment la communauté internationale a elle pu laisser se perpétrer un tel massacre ? La FORPRONU qui devait garder ces zones de sécurités avait-elle les moyens pour le faire ? Son mandat était-il réalisable ? Selon le Secrétaire général, les casques bleus en tant que force neutre, n’avaient ni le pouvoir ni les moyens pour agir.[2] Cependant, la chute de Srebrenica va provoquer un ultimatum du Congrès américain envers Clinton. En effet, le Congrès va voter suite aux évènements de juillet, la lever de l’embargo sur les armes à destination de la Bosnie-Herzégovine. Clinton comprend dès lors qu’il est grand temps pour les Etats-Unis de s’impliquer.[3] Après la chute de Srebrenica, c’est toute la Pax Americana qui est menacée dans sa crédibilité.[4] Mladic, dans son euphorie va lancer d’autres attaques notamment contre Zepa, une autre zone de sécurité et contre Bihac. Manifestement, le général des forces serbes a sous-estimé l’impact de la chute de Srebrenica sur la communauté internationale. Srebrenica a été un des buts de guerre des forces serbes, car c’est une ville avec une position stratégique exceptionnelle se situant à quinze kilomètres de la frontière serbe.

Parallèlement, Srebrenica était pour les bosniaques un haut-lieu de résistance.[5] Même si, en mars 1995, Naser Oric – figure de proue de la résistance – et ses officiers sont extraits de la zone de Srebrenica sur ordre de Sarajevo. En avril de la même année, le commandement militaire de Srebrenica est donc évacué de la zone ce qui explique le manque de réaction et d’organisation d’une éventuelle contre-offensive à l’attaque des milices serbes.[6] En deux jours, trente casques bleus sont pris en otages par les Serbes. Le lieutenant-colonel Karremens, un hollandais, demande des frappes aériennes une première fois, mais celles-ci seront refusées par le général Janvier, commandant de la FORPRONU, notamment parce que ce dernier estimait que Srebrenica était une enclave indéfendable et que la meilleure des solutions était le retrait de la FORPRONU de la zone. Le 11 janvier, la panique générale atteint Srebrenica. L’OTAN larguera quand même des bombes mais trop peu et trop tard. La tardiveté des bombardements est expliquée par le système dit de la « double clé ». En effet, l’OTAN, chargée d’effectuer ces frappes ne pouvait pas décider seule mais elle devait aussi être en possession de l’accord de l’ONU.  Il en était ainsi notamment à cause des craintes fondées par les dirigeants des Nations Unies quant aux répercutions de ces bombardements sur les forces internationales présentent sur le terrain.[7] Après les menaces des forces serbes d’exécuter les casques bleus qu’ils détenaient en otages, le bataillon hollandais décide de se retirer dans la base de Potocari proche de l’enclave. 25 000 personnes suivront le bataillon hollandais à Potocari, tandis que 15 000 hommes, n’ayant pas confiance décide d’emprunter les étroits sentiers des forêts voisines pour échapper à la menace. Une gigantesque chasse à l’homme sera organisée en utilisant la ruse, et les mines pour contraindre ces hommes à se rendre. En effet, les soldats serbes iront jusqu’à se déguiser en soldat de l’ONU, en peignant leurs casques en bleus pour convaincre ces hommes de se rendre.

Ratko MladicLe 12 juillet, Mladic se rend à Potocari, une scène qui sera filmée et utilisée pour la propagande.[8] En effet, on y voit un Mladic rassurant envers la population effrayée et donnant même du chocolat aux enfants présents. Plus grave, sur ces images, nous pouvons apercevoir des soldats de l’ONU regarder passivement les gens monter dans les bus. Dès lors, peut-on conclure que les casques bleus ont contribué indirectement au nettoyage ethnique à Srebrenica ? Le 10 août 1995 Madeleine Albright dévoilera devant le Conseil de sécurité des images prises par les satellites américains et qui montre les lieux où plus tard seront retrouvées les fosses communes du plus grand massacre en Europe depuis la Shoah[9].

Ce massacre aurait-il pu être évité ? Selon Florence Hartmann l’arrivée des troupes de Zeljko RaznatovicArkan à Srebrenica a été repérée par des agents de renseignement, mais aussi par les observateurs de l’ONU. Or, tout le monde savait qu’elle était la réputation d’Arkan et de ses hommes, surnommés les bouchés. Les « Tigres » d’Arkan et les forces spéciales de Milosevic n’étaient donc pas des enfants de cœurs et pourtant, personne n’a pris les devant pour les empêcher d’agir[10]. De plus, les agents de la CIA avaient en leur possession des enregistrements qui montrent le lien étroit entre Belgrade et Milosevic et que donc, les ordres venaient bien de Serbie[11]. Mais la communauté internationale aurait-elle pu prévoir ce massacre ?  Un massacre organisé de longue date et qui était destiné à rendre la région pure comme le montre les messages radios des responsables serbes dont les contenus font froide dans le dos : « Tuez tout le monde je ne veux pas de survivants, pas d’exception ; il ne faut pas de témoin ».[12]

Dès le 13 juillet, le Congrès américain prend conscience de la gravité des événements à Srebrenica. Plusieurs parlementaires commentent les images des déportations et de condamnent l’inaction des soldats de l’ONU, témoins de l’ultime épisode du nettoyage ethnique opéré en Bosnie-Herzégovine depuis 1992.[13] Les parallèles avec l’Holocauste sont légions dans les branches politiques américaines. Au lendemain de la chute de l’enclave, Chirac proposera à Clinton, indécis encore une fois et accusé par les journalistes du New York Times d’avoir peur, de reprendre par la force et aider par  les hélicoptères français les enclaves que les Serbes ont conquis[14]. A la mi-juillet, Clinton est attaqué de partout aux Etats-Unis, par les ONG, les médias, les groupes religieux. Rarement les différents acteurs d’une société avaient exprimés une pareille unanimité. Holly Burkhalter, une des dirigeantes de Human Rights Watch rappellera aux USA qu’ils ont signé la convention contre le génocide et que ce qui se passait actuellement était un cas d’école et qu’une action devait être dès lors entreprise. C’est la conférence de Londres qui va marquer le tournant de la politique américaine en Bosnie-Herzégovine. Les Accords de Dayton s’en suivront et imposeront une paix, plus que discutable.

Il y a 20 ans, j’étais #Srebrenica, je le suis toujours aujourd’hui. Aujourd’hui #JeSuisParis, je le serai dans 20 ans aussi… Le barbare n’a pas de religion. La souffrance n’a pas de religion. #JeSuisUnEtreHumain. L’amalgame n’a pas sa place. Il y a 20 ans, ce ne sont pas les serbes qui ont massacré les bosniaques ce sont les fanatiques. A Paris, ce ne sont pas les musulmans qui ont massacré des innocents, ce sont aussi des fanatiques.

 

Voir:

[1] GHALI, Boutros. Mes Années À La Maison De Verre. Paris: Fayard, 1999, p.387

[2] GHALI Boutros, Op.Cit., pp.387-38

[3] KANDEL Maya, Mourir pour Sarajevo ? Les Etats-Unis et l’éclatement de la Yougoslavie, CNRS éditions, France, 2013p.273

[4] MELANDRI Pierre, VAISSE Justin, L’empire du Milieu – Les Etats-Unis et le monde depuis la fin de la guerre froide, Paris, Odile Jacob, 2001, p.178

[5] KANDEL Maya, Op.Cit., p.274

[6] SILBERT Laura, LITTLE Allan, The Death of Yugoslavia, Londres : Penguin Books, 1996

  1. 347

[7] ALBRIGHT Madeleine (trad. Marie-France Girod), Madame la Secrétaire d’Etat : Mémoires, Broché, 2003

p.230

[8] www.ina.fr/economie-et-societe/environnement-et-urbanisme/video/CAB95040373/srebrenica.fr.html (consulté le 8 avril 2015)

[9] COHEN Samy (éd.), Mitterrand et la sortie de la guerre froide, Paris : Presses Universitaires de France, 1998, p.428

[10] KANDEL Maya, Op.Cit., p.277

[11] HARTMANN Florence, Milosevic, la diagonale du fou, Paris : Denoël (Folio Documents), 2002, pp.459-460

[12] HARTMANN Florence, Op.Cit., pp, 464-465

[13] Disaster in Srebrenica, Senate, Congressional Record, 13 juillet 1995, p .S9832

[14] KANDEL Maya, Op.Cit., p. 279