Il était une fois une très belle princesse phénicienne. Fou de sa beauté, Zeus transformé en taureau l’aurait enlevée et emmenée sur son dos. La belle lui aurait donné trois enfants. Voilà comment serait né le mythe d’Europe, alors si vous aussi voulez comprendre comment les contes européens ont permis d’exporter la culture européenne, embarquez pour le plus beau des voyages …


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Henri Matisse, l’enlèvement d’Europe, 1929, huile sur toile


« Le Petit Chaperon Rouge a été mon premier amour » s’amusait Charles Dickens, chaque enfant européen a été marqué par les contes de fées. Le folklore est une partie intégrante de l’Europe, il exprime son histoire mais en est aussi influencé. La richesse des contes est particulièrement vaste, d’Esope aux frères Grimm en passant par Voltaire, Andersen ou Perrault, la quantité de contes européen a fait la renommée du territoire.

Le paganisme indo-européen 

Lorsque les folkloristes ont commencé à recueillir les contes populaires, ils ont été frappés par un constat : les mêmes thèmes se retrouvent d´un bout à l´autre de la planète – un chercheur aurait dénombré plus de 345 versions de Cendrillon toutes racontant l’histoire d’une jeune fille perdant sa chaussure. La thèse indo européenne, développée entre 1859 et 1885, conteste cette universalité, analysant le conte comme un phénomène purement européen originaire d’une langue indo européenne faite d’images, de symboles et d’allégories, où la nuit enfanterait chaque matin le soleil, où l’aurore serait une fille, telle Europe belle et rougissante, poursuivit avec ardeur par son père le soleil.

L’âge d’or du conte

Le conte ne sera reconnu genre littéraire qu’au 17e siècle, alors que Charles Perrault – peu convaincu par ce genre nouveau – publie ses « Histoires ou Contes du temps passé » sous le nom de son fils. Très vite, les contes sont discutés dans les salons, le terme obtient en 1694 sa place dans le Dictionnaire de l’Académie dès lors défini comme un « récit de quelque aventure, soit vraie, soit fabuleuse, soit sérieuse », si bien qu’il atteint son âge d’or au 18e siècle en même temps temps que l’âge d’or européen. Le conte s’adapte, parallèlement à l’Europe des lumières, il devient moral, politique, utopique, il se diversifie et nous raconte les aventures de certains Zadig, Micromégas ou Candide tandis que les frères Grimm ressuscitent les contes classiques.

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Des contes riches en enseignements 

Les contes ont toujours joué un rôle fondamental dans la vie quotidienne des populations, ainsi dans les campagnes, les paysans analphabètes les cultivaient. Ils sociabilisaient l’ensemble de la population en permettant d’offrir un pont entre les classes. Avec les contes de Perrault s’ouvre toute une époque européenne, structurée autour de la Cour, des villes et des campagnes, dans laquelle connaissances et croyances entretiennent des rapports particuliers. La place du rêve est centrale, l’Européen se définit comme celui qui prend ses désirs pour des réalités, Cendrillon, en épousant un prince, incarne une jeune fille capable d’accomplir ses rêves malgré sa condition sociale défavorisée, l’histoire enseigne aux lecteurs que chacun a droit à autre chose, chacun peut tendre vers son idéal sans se soucier des barrières. Les contes ont aussi une fonction éducative, « Il y avait en Westphalie, dans le château de M. le baron de Thunder-ten-tronckh, un jeune garçon à qui la nature avait donné les moeurs les plus douces », ce garçon nommé Candide incarne l’esprit critique du siècle des Lumières, il conjugue critique du bonheur, du malheur, de la providence et remet en cause bon nombre d’étiquettes et de protocoles de l’époque. Voltaire parodie les contes en lui faisant vivre toutes sortes d’aventures dans une Europe dévastée par la guerre où règne l’inquisition. Mais il montre aussi la voie à suivre. Les contes, qui faisaient la joie des salons, permettaient d’enseigner aux femmes le bien du mal, de les prévenir des dangers. Le Petit Chaperon rouge encourage l’éducation des jeunes filles, l’éducation, limite la nativité et prépare les femmes aux manipulations. Riquet à la houppe encourage les femmes à ne se pas se fier aux apparences, pour au contraire s’intéresser à la beauté intérieure « tout est beau dans ce que l’on aime/ Tout ce que l’on aime a de l’esprit ».

Un héros européen …

À partir des années 70, l´intérêt des chercheurs est porté sur le cadre social des contes. C´est celui des sociétés rurales pauvres : les contes sont hantés par le spectre de la famine, les enfants affamés, ou maltraités y abondent. Mais heureusement, le dénouement permet au personnage principal de s’élever et s’émanciper. Parfois, il est aidé (Cendrillon et sa bonne fée) et parfois il y arrive seul (Hansel et Gretel). L’issue est heureuse et l’ordre idéal rétabli. Vladimir Propp s’est employé à étudier la structure des contes, selon lui, les personnages seraient définis par leurs actes. Ainsi, il est coutume de retrouver l’agresseur, la princesse et le héros. Si l’on regarde de plus près les personnages, apparaissent aussi les fées, celles qui révèlent le destin du héros, le magicien, dieu qui développe avec sa baguette d’or (tel le feu sacré) ce qu’il désire – à l’instar d’Héphaistos dieu du feu artisan qui fabrique toutes les choses admirables ou merveilleuses dont les dieux ont besoin – les ogres, eux, incarnent l’enfer d’Hadès et retiennent le héros en se nourrissant de chair humaine.

La place du loup dans les contes traditionnels depuis les fables d’Esope jusqu’aux contes des frères Grimm est frappante, il fait peur au héros et le paralyse un temps (le petit chaperon rouge, pierre et le loup, les petits cochons). Charles Perrault choisit de laisser gagner le loup pour mettre en garde ses lecteurs. Il incarne le mal, le diable à chasser ou parfois l’homme cruel. La religion n’est pas étrangère à son omniprésence puisque l’Eglise a contribué à sa mystification en entretenant la peur autour de l’animal. Pourtant, pour les peuples indo européens le loup symbolisait à la fois protection et destruction, appelé « lycos » en Grèce il désignait la lumière, Apollon était ainsi le dieu-loup. Chez les hébreux, les loups étaient des manifestations divines, Dieu les aurait créés pour punir les hommes coupables d’impiétés. Plus tard, les chrétiens des campagnes, personnifieront le loup comme le diable et prôneront son extermination.

Les femmes occupent une place contrastée dans les contes, plus de la moitié des héros des contes de Perrault sont des femmes (Griselidis, Peau d’âne, Le petit chaperon rouge), pourtant ces héroïnes sont rarement maitresse de leur destin. Ainsi la belle au bois dormant ou Blanche neige attendent leur prince sauveur. Elles apparaissent parfois égoïstes et futiles (les demi soeurs de Cendrillon), parfois cupides (conte de Barbe bleue) mais surtout faibles et naïves. Les femmes sont souvent soumises à l’autorité de l’homme voir sont domestiquées. Pourtant si l’on s’intéresse aux autres contes de Perrault, on découvre une autre image, elles sont sages (Riquet à la houppe, Les Fées), Peau d’Ane en glissant un anneau dans une tarte fait preuve de ruse, Grisélidis incarne la sincérité, Cendrillon incarne le courage des femmes dans les tâches domestiques. Les femmes sont bâtantes et dès lors sont maitresses de leurs destins.

L’ère Walt Disney ?

Face à toutes ces similitudes, il semble bien exister un idéal-type du conte européen, pourtant de plus en plus, les versions récentes des contes sont adaptées, transformées, dans une société européenne de plus en plus occidentalisée. Bon nombre de contes des frères Grimm ont été adaptés au cinéma depuis 1895, notamment par Disney. Récemment, Pablo Berger a fait sensation avec une adaptation muette de Blanche-Neige, sous le titre de Blancanieves. Walt Disney a développé une fascination pour l’Europe suite à ses voyages sur le vieux continent dans son enfance, selon Lella Smith, il serait venu en Europe en 1935 « chargé d’une quantité de livres illustrés par des artistes et des conteurs européens. Ces ouvrages formèrent la base d’une vaste bibliothèque de références, utilisées depuis lors par les artistes Disney ». Cependant, si Walt Disney s’en est inspiré, il n’a pas échappé à l’influence de sa propre culture. De plus en plus, les héros sont héroïnes, faisant fusionner héros et princesses. Elles sont Rebelles, décident seules et imposent leur volonté (La Reine des neiges). Le prince charmant n’est définitivement plus charmant : les héroïnes lui préfèrent des roturiers, ou même des voleurs, la femme a le pouvoir et impose le rythme (Raiponse). Les contes s’exportent dans les séries américaines et deviennent contes pour adultes dans la série Grimm caractérisée par son caractère sanglant ou dans la série One upon a time qui mêle réel et fantastique. Mais les contes continuent aussi d’occuper les réalisateurs de films (Alice au pays des merveilles, Blanche Neige), qui n’hésitent pas à développer des personnages secondaires pour en faire de véritables héros à l’instar de Maléfique.

Ainsi s’achève notre voyage, le conte, véritable symbole de la culture européenne, a évolué parallèlement à la société, il s’est actualisé dans un monde de plus en plus globalisé, où les héros ne pouvaient se cantonner aux frontières européennes. Les paysages se sont transformés conduisant les personnages à piocher dans différentes cultures. Les contes européens nous invitent à la découverte, à la curiosité de l’esprit, alors cultivez votre jardin intérieur !