Le vendredi 15 juillet, dans la soirée, une frange de l’armée envahit et bloque les villes d’Istanbul et d’Ankara, en en prenant le contrôle. A quelques exceptions près, la majorité des chaînes de télévision sont coupées, et des déclarations officielles sont faites par la junte putschiste, dans les quelques heures suivantes. Le président turc, Recep Tayyip Erdoğan, appelle alors la population à descendre dans la rue et à résister aux militaires. La population, en grande partie des sympathisants de l’AKP, le parti au pouvoir depuis les élections de 2002, se mobilise et occupe l’espace public. Le coup d’Etat finit par échouer, et les leaders du mouvement putschistes, dans un premier temps en fuite en Grèce, sont arrêtés. Le mercredi 20 juillet, le président Erdoğan annonce l’état d’urgence d’une durée de trois mois. Durant cette période, il annonce que la Convention des Droits de l’Homme ne sera pas respectée ; cette levée doit permettre au parlement turc de décider si les auteurs du coup sont passibles de la peine de mort.

Je me suis permis de résumer en quelques lignes le coup d’Etat avorté que j’ai eu l’occasion de vivre depuis un petit village au bord de la mer de Marmara. Certes, j’étais loin des chars, des tirs, de la violence engendrée par cette tentative de coup, loin des rassemblements et des déclarations officielles qui ont déferlés sur le pays après le 15 juillet. J’ai néanmoins pu assister à la mise en place d’une histoire officielle.

Il faut songer qu’en Turquie, il existe une télévision dans la majorité des espaces privé et public. Certes, Internet est accessible pour un grand nombre de personnes, mais la télévision, souvent installée dans une pièce centrale, fréquemment allumée, permettant de rassembler les gens au-delà des différences d’âge, est une véritable institution. La télévision est le principal outil de propagande, et c’est du petit écran que le gouvernement s’est emparé pour tourner à son avantage le putsch manqué. Il est intéressant de souligner en premier lieu que, tandis que toutes les chaînes étaient suspendues, la seule encore accessible était A-Haber, qui appartient au groupe Turkuvaz-AŞ, elle-même appartenant au Çalık Holding, dont le directeur est proche de l’AKP, ce qui signifie que, durant les premières heures suivant la tentative de putsch, la seule version officielle existante était une version favorable au gouvernement menacé.

Certes, mon niveau de turc ne me permettait pas de comprendre dans leur totalité les reportages et les interventions médiatiques qui se sont accumulés et échelonnés dans les jours suivants la nuit du 15 juillet. Toutefois, la récurrence des mêmes images, des mêmes informations m’ont permis de me faire une idée plus précise de ce qui passe en ce moment en Turquie. Lors de mes différents et multiples séjours en Turquie, j’ai été à chaque fois frappée par la profusion d’images, que ce soit à travers la télévision, les réseaux sociaux et les journaux où les photos occupent spatialement une place importante, ainsi que de statues, généralement à l’effigie de Mustafa Kemal. La société turque est une société friande et grande consommatrice d’images. L’image a dès lors joué un rôle central dans la version officielle post-coup véhiculée dans les médias nationaux. Les images de chars renversant et démolissant des voitures, de tanks freinés en pleine course par un individu isolé les défiant, de manifestants se jetant à terre pour se protéger de tirs et autres bombardements, et enfin les reportages en continu des rassemblements ayant lieu dans les différentes provinces du pays. A chaque fois ce sont des images de foules rouges, faisant flotter au vent des drapeaux majoritairement turcs mais également syriens et chypriotes du nord, de la musique et des interventions publiques où les discours empruntent leur vocabulaire au domaine religieux. Les références à l’islam se mêlent à des déclarations nationalistes, où la Turquie se transforme en une nation une et bénie. Que ce soit les maires AKP ou le président lui-même, excités par l’enthousiasme et le soutien leur venant de la rue, s’enflamment et donnent à leur allocution une consonance religieuse et salvatrice.[1]

La télévision se transforme en scène sur laquelle se joue la comédie de la démocratie menacée puis sauvée. Le public est le peuple turc et, dans une certaine mesure, les pays étrangers auxquels on propose un scénario simpliste, qui n’a pas peur des incohérences et qui passe sous silence moult détails. Sans vouloir entrer dans la polémique qui existe sur l’implication du président et de l’AKP dans la fomentation du coup, on peut considérer que dans la mise en scène actuelle le directeur de production, le président Erdoğan, compte sur le soutien de son fidèle premier ministre Binali Yıldırım, qui l’aide dans l’écriture du discours des héros, et dans le bon déroulement des épisodes. La mise en scène prévoit la gratuité des transports en commun comme les métros et la distribution d’eau et de nourriture afin d’encourager la population à venir manifester. Enfin, le soir, en plus de l’appel habituel à la prière, une version spéciale invite les citoyens à venir protéger la démocratie version AKP. Par ailleurs, les bulletins d’informations prennent des allures de films de mélodrame. A l’image des productions grand-public, la dramatisation et le kitsch sont au rendez-vous. Les mêmes images où s’invitent des sentiments de grandeur- la nation turque est sanctifiée, le peuple est transformé en héros et en martyr, les individus sont exceptionnels et pourtant n’importe qui peut y aspirer- sont diffusées en boucle au point où on ne sait plus s’il s’agit de nouvelles péripéties dans le feuilleton, ou d’événements passés recyclés. Les véritables films de propagande qui sont projetés plusieurs fois par heure accumulent des images, des témoignages visant à intensifier les ferveurs nationalistes et le sentiment d’unité. En réalité, le nombre de sceptiques est important, souvent accusant le président Erdoğan d’être lui-même derrière le coup manqué. S’il y a unité, elle est factice ou du moins se limite à l’unité des partisans de l’AKP.

Dès le lendemain du coup d’Etat avorté, le samedi 16 juillet, la menace militaire écartée, le gouvernement a été en mesure de distiller à grande échelle sa version de l’histoire, en faisant d’une pierre deux coups. Cela a été l’occasion de montrer à la Turquie et au reste du monde le soutien que semble apporter la rue à un gouvernement qui a été, ces derniers temps, la cible de nombreuses critiques, autant au sein de la société turque, extrêmement polarisée politiquement, qu’à l’étranger. Par ailleurs, le président Erdoğan est parvenu à transformer un événement qui devait le déstabiliser en une occasion de renforcer son pouvoir et confirmer sa marche vers la mise en place d’un gouvernement présidentiel, qui ferait de lui une sorte de second Atatürk, islamique cette fois. Outre cette tentative de réhabiliter publiquement sa légitimité critiquée et son assise qu’il affirme démocratique, le président profite de ce coup pour lutter contre son ennemi et rival de longue date, l’imam en exil Fethüllah Gülen[2]. L’implication du prédicateur reste plus que discutable et manque de preuves véritables. Son hostilité au gouvernement actuel à Ankara est un point. Mais en tant qu’héritier de l’islam politique turc, alors que l’armée qui est responsable de trois coups d’Etat réussis dans le passé[3] est profondément kémaliste et s’est toujours présentée comme défenseure de l’héritage du fondateur de la République, et notamment de la laïcité pour laquelle l’AKP représenterait une menace (probablement plus fantasmée que réelle), une entente et une collaboration entre Fethüllah Gülen et l’armée semblent très douteuses. La volonté du gouvernement est de faire persister dans le pays un climat à la fois d’unité, à travers des images et des discours monotones, et de tensions dramatiques qui justifient les mesures drastiques contre tout élément osant s’opposer à cette unité. Cette simplification conduit à la fois à une tentative d’homogénéité sociale mais également à une accentuation des clivages devant permettre de justifier la mise en place dans les trois prochains mois de l’état d’urgence, de manquements aux droits de l’homme, de purges et de l’élimination des opposants au régime du président Erdoğan.

[1] Néanmoins, contrairement à ce que de nombreux observateurs turcs ou étrangers se plaisent à affirmer, je ne considère pas l’AKP comme un parti islamiste. En effet, pour être considéré comme tel, il ne faut pas se contenter de faire appel à Dieu et au Coran dans les discours, il ne faut pas seulement faire construire des mosquées et remplacer les portraits de Mustafa Kemal par ceux de sultans ottomans. Certes, l’AKP a un discours clairement conservateur, mais il n’entend pas appliquer la loi islamique, quoique certains avancent qu’il existerait un agenda secret, ce qui reste à démontrer.

[2] A noter néanmoins qu’il n’en a pas toujours été ainsi par le passé.

[3] (1960, 1971, 1980)