136 [1], c’est le nombre de femmes, âgées entre 18 et 75 ans, mortes sous les coups de leur compagnon ou ex-conjoint depuis le début de l’année 2019 en France. Ce chiffre est en hausse par rapport à 2018.

En plein Grenelle des violences conjugales [2] lancé le 3 septembre par Marlène Schiappa, Secrétaire d’État en charge de l’égalité entre les femmes et les hommes, ce numéro montre les échecs d’une communication et d’une justice envers les victimes.

Depuis quelques années, le chiffre des victimes est en constante augmentation mais la presse ne change pas pourtant le cadre linguistique. Nous parlons toujours de « drames conjugaux », de « crimes passionnels » alors que les violences conjugales sont un mal profond de la société. Chaque année en moyenne, près de 219 000 femmes [3] sont victimes de violences conjugales (physiques et sexuelles). Les violences psychologiques, économiques ou encore verbales ne sont pas prises en considération par les autorités alors qu’elles provoquent des victimes. Ces dernières peuvent être les femmes mais aussi les membres de la famille qui assistent à ces moments.

En dépit des mobilisations d’associations féministes et d’artistes, le discours patriarcal est ancré dans la société française. On ne parle pas de féminicides [4] en France pour dénoncer le meurtre à caractère genré. Ce terme n’est pas reconnu par les autorités nationales compétentes alors qu’il l’est par l’Organisation Mondiale de la Santé [5]. Pourtant, les victimes de violences conjugales sont bien victimes d’un acte effectué parce qu’elles sont des femmes. Lorsqu’une femme décède sous les coups de son compagnon ou ex-conjoint, il est nécessaire d’utiliser le terme de « féminicide intime [6] » puisqu’elle a été tuée suite à sa condition de femme. Les hommes peuvent aussi être victimes de violences conjugales, ils ne doivent pas être occultés du débat actuel même si les femmes restent les principales touchées.

Par la correction des usages linguistiques, il est possible d’influencer sur le discours mais également sur la perspective que l’on a des violences conjugales. Via la langue, on acquière une légitimité, on soulève des questions. En contextualisant les faits, en utilisant les bonnes terminologies, des actions peuvent être menées en profondeur car la procédure serait claire. On nomme un chat, un chat : pourquoi un féminicide doit être camouflé sous le terme « drame » ? Pourquoi n’est-il qu’un drame lorsqu’une femme meurt sous les coups de son conjoint tous les 2 ou 3 jours ? L’éducation linguistique pourrait être un facteur de remise en question et d’amélioration.

Actuellement, un des points présentés pour réduire le nombre de violences faites aux femmes est la mise en place de stages éducatifs [7] et informatifs pour les hommes violents. On tente de comprendre l’arrivée de ces gestes de la part des agresseurs eux-mêmes. Les chercheurs ont mis en avant que certaines périodes de l’année (Saint-Valentin [8], Fêtes de fin d’année, événement sportif d’envergure …) seraient des moments catalyseurs mais est-ce que cela justifie un passage à l’acte ? Absolument pas et ne devrait jamais l’être.  On voudrait trouver des excuses à des faits, des causes aux actions qui sont immorales car elles portent atteinte à l’intégrité d’un être humain.

La justice actuelle est toujours empreinte de ce que doit être la femme en vertu de caractéristiques préconçues par la société. Un des exemples frappants de ces dernières années est le cas de Jacqueline Sauvage [9]. Cette affaire judiciaire a mis sur le devant de la scène la question de la légitime défense dans le cas de violences conjugales mais aussi le discours moralisateur employé durant les réquisitoires. Souvent est revenue la question de « pourquoi ? pourquoi êtes-vous restée ? ». On oublie la peur [10] que la victime peut ressentir, on cherche les raisons de l’inaction voire de la soumission. Il y a une vision réductrice des sentiments, des sensations de la victime : on ne perçoit sa situation qu’à travers la construction sociale patriarcale.

À présent, il y a une obligation de formation des agents de l’État pour aider les victimes, victimes souvent mises en cause pour ne pas avoir fui auparavant. Toutefois, malgré les efforts fournis et l’amélioration des textes de lois, nationaux et internationaux [11], pour prendre en considération les rapports de forces liés au genre, la libéralisation de la parole de femme victimes d’abus est loin d’être à son paroxysme. Ainsi, il est nécessaire de s’alarmer sur ce fléau ancré dans nos mentalités. L’Espagne [12], pourtant pays vu comme foncièrement « machiste », est un des premiers pays en Europe qui milite et propose des fonds conséquents pour aider, accompagner les victimes. La France, pays des droits de l’Homme, devrait s’interroger sur les perspectives qu’elle offre aux femmes victimes de telles violences dans leurs foyers. Il doit y avoir un changement global du système parce que nous sommes en 2019 !


[1] https://www.liberation.fr/checknews/2019/11/20/le-nombre-de-feminicides-augmente-t-il-vraiment_1763789
[2] https://www.gouvernement.fr/un-grenelle-et-des-mesures-fortes-pour-lutter-contre-les-violences-conjugales
[3] https://stop-violences-femmes.gouv.fr/les-chiffres-de-reference-sur-les.html
[4] https://www.lemonde.fr/les-decodeurs/article/2018/02/02/qu-est-ce-que-le-feminicide_5251053_4355770.html
[5]https://apps.who.int/iris/bitstream/handle/10665/86253/WHO_RHR_12.38_fre.pdf?sequence=1
[6]https://apps.who.int/iris/bitstream/handle/10665/86253/WHO_RHR_12.38_fre.pdf?sequence=1
[7] https://france3-regions.francetvinfo.fr/grand-est/meurthe-et-moselle/nancy/nancy-stages-obligatoires-auteurs-violences-conjugales-1732491.html
[8] https://ici.radio-canada.ca/nouvelle/1152794/violence-domestique-conjugale-agression-14-fevrier-refuge
[9] https://www.lemonde.fr/les-decodeurs/article/2016/12/29/pourquoi-l-affaire-jacqueline-sauvage-fait-debat_5055435_4355770.html
[10] https://france3-regions.francetvinfo.fr/nouvelle-aquitaine/gironde/bordeaux/marie-victime-violences-conjugales-il-faut-qu-elles-parlent-conseille-t-elle-aux-autres-femmes-1723269.html
[11] https://www.coe.int/fr/web/conventions/full-list/-/conventions/rms/0900001680084840
[12] https://www.rtl.fr/actu/debats-societe/grenelle-des-violences-conjugales-pourquoi-l-espagne-est-elle-un-modele-7798271655