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M. Barroso, fort rassuré d’apprendre que l’Université de Genève proposait toujours un master en études européennes.

En 1940, Winston Churchill promettait à ses concitoyens « du sang , du labeur, des larmes et de la sueur ». Dans sa lutte pour les droits civiques, Martin Luther King, avait un rêve. John F. Kennedy était un Berlinois dans la ville divisée. Lors de sa conférence, José Manuel Barroso nous a quant à lui proposé de la « résilience ». Un terme abscons? Sachez que les physiciens l’utilise pour décrire la propriété physique d’un matériau qui, après avoir subi un choc ou une pression, est capable de retrouver sa forme initiale. Comprenez donc « élasticité » ou « rebondissement ». Autant vous dire que nos petits yeux n’étaient pas embués par l’émotion en entendant ce discours. Tout récemment libéré de ses charges, M. Barroso n’en a pas pour autant profité pour prendre de la hauteur et nous donner une vision personnelle et originale du futur de l’Union.

Invité à la Maison de la Paix du Graduate Institute pour une conférence officiellement intitulée « L’Union européenne dans le monde », le président sortant de la Commission est venu dressé un bilan de ses deux mandats à la tête de l’exécutif européen. Dix années placées sous le signe des crises: échec du traité constitutionnel, crise financière, puis, par extension, crise de la dette souveraine, débâcle de l’euro, et, plus récemment, tensions extrêmes à l’Est. M. Barroso n’a donc pas été ménagé par les évènements. Mais à l’entendre, l’Europe et lui-même, s’en sont extrêmement bien sortis, en gardant le cap sur deux valeurs: l’union et l’ouverture.

Ainsi, alors même que nombres d’analystes jouaient les Cassandre en pariant sur la fin imminente de la monnaie unique, non seulement la zone euro n’a pas implosé, mais elle s’est même élargie. La république hellénique n’a pas été boutée hors du cercle et l’euro est quant à lui resté stable, crédible et fort, devenant la deuxième monnaie de réserve mondiale. Le président sortant assure n’avoir jamais douté que l’Union garderait cette cohésion. Il pouvait en effet compter sur le soutien des chefs de gouvernements des États-membres et leur sens de la solidarité.  De nouveaux instruments ont été mis en place au sein de l’UEM, dont le Mécanisme européen de stabilité, doté d’un fonds pouvant atteindre les 700 milliards d’euros. Chose inimaginable il y a encore dix ans, Bruxelles peut maintenant donner son avis sur le budget national d’un membre, avant même qu’il soit voté. Ainsi de manière générale, les institutions ont acquis davantage de compétences.

 

 

Alors qu’au cœur des turbulences de le crise, certains gouvernements avaient demandé une suspension des subsides et un assouplissement des règles sur la concurrence, le chef de la Commission déclare leur avoir vaillamment tenu tête. Soyons clair: le respect des traités passe avant tout. Agissant à l’encontre d’un réflexe de repli protecteur, il a insisté sur une ouverture dans le domaine de la gouvernance globale: l’UE a conquis sa chaise au sein du G20. Une série d’accords bilatéraux – partenariats économiques ou stratégiques – ont été conclus avec des États tiers.

Les sourcils froncés sur un air grave, Barroso reconnaît tout de même que tout ne va pas pour le mieux dans le meilleur des mondes. Mieux que quiconque, il reste conscient de l’existence de problèmes systémiques au sein de l’Union des 28. Mais enfin voilà, il s’agit seulement de ne pas se focaliser sur le court terme. Il l’assène avec conviction: « L’Europe finira bien par se renforcer avec la mondialisation. » Le partage de souveraineté et l’intégration sont nécessaires pour pouvoir faire le poids face aux deux géants que sont les États-Unis et la Chine et pour être en mesure de protéger et promouvoir les valeurs du continent. Pour ne pas tomber dans l’angélisme, celui qui fut le 12ème président de la Commission énumère tout de même prestement certains maux persistants. Le chômage? Il est structurel,  et d’ailleurs il existait déjà auparavant. Les inégalités sociales? Diable! Elles ne sont pas le propre de l’UE. Les craintes devant la mondialisation? C’est la crainte de l’autre.

Et de terminer avec une mise en garde: contrairement à ce que pourrait laisser croire la théorie de l’engrenage, les avancés qu’à connues l’Union depuis  2004 ne sont pas automatiques, mais bien le fruit de choix politiques. Histoire de ne pas sous-estimer le mérite des acteurs politiques concernés.

Interpellé par la question d’un membre de l’auditoire sur l’accord de partenariat transatlantique TTIP actuellement en négociation avec les États-Unis, M. Barroso se veut clair. Il s’agit d’un grand avantage pour l’Europe. Les Européens auront à la clef davantage d’exportations, de croissance et d’investissements. Quant aux discussions autour des mécanismes de règlement des différends entre investisseurs et États (ISDS), ils ne constituent pas le point essentiel. Le but est simplement de créer la plus grande zone de libre-échange mondiale. Il assure qu’au sortir des négociations, d’ailleurs fort difficiles, les Européens garderont leurs standards.

Une autre question portait sur le système de péréquation financière suisse et sur un possible équivalent européen. M. Barroso a rappelé qu’un mécanisme de redistribution analogue existe déjà, sous la forme des fonds structurels. Dans les pays les moins riches de l’Union – la Slovaquie a été citée nommément – jusqu’à 80% de l’investissement public est fourni par l’UE. « Cela représente donc au total plusieurs fois le Plan Marshall » poursuit-il.

Lorsqu’on lui demande quelle est la part de responsabilité de Bruxelles dans la crise ukrainienne, la réponse de M. Barroso surprend. L’UE n’est pas derrière Maïdan. Les allégations d’une quelconque responsabilité européenne dans les évènements qui ont au final conduits à la guerre ne sont que le fruit de la propagande russe. Déjà avant la révolution orange de 2004-2005, les leaders politiques ukrainiens désiraient une adhésion de leur pays à l’UE. A en croire les mots de M. Barroso, le président russe Vladimir Putin, qui en était alors à sa première série de mandats, aurait déclaré « ne rien à avoir contre une telle adhésion. » Mais quoi qu’il en soit, l’Union ne pouvait entrer en matière au vu de la situation sociale, politique et économique de l’Ukraine, notamment à cause du niveau systémique de corruption. En lieu et place, un accord d’association a été proposé. L’attitude du leader russe aurait changé après sa réélection en 2012. M. Ianoukovytch, le président ukrainien destitué au début de cette année aurait également été favorable à l’accord, mais se serait rebiffé, par crainte de la réaction de son grand voisin oriental. M. Barroso de conclure que la Russie devrait respecter le droit international et cesser de s’immiscer dans la politique extérieur de ces voisins.

Enfin interrogé sur les orientations futures qu’il envisageait pour l’Union, l’ex-président de la Commission a fini par lâché quelques idées. Davantage d’intégration. Davantage d’ambition. Nous avons aujourd’hui une monnaie, l’euro, mais toujours pas de véritable État derrière lui. Et de nous confier l’étonnement des chefs d’États étrangers devant ce paradoxe. Car la crédibilité d’une monnaie provient bien en premier lieu de la crédibilité que l’on porte aux institutions de son État. Mais il sera difficile de continuer sur la voie de l’intégration tout en conservant l’intégrité de l’Union. Allusion non voilée au Royaume-Uni. M. Barroso n’y va pas par quatre chemins. Il y a quinze ans, si le président américain désirait appeler l’Europe, il composait le numéro du locataire du 10 Downing Street. Aujourd’hui il appelle la chancelière allemande. Le Royaume-Uni de M. Cameron n’aurait plus la stature politique internationale de celui de Mme Thatcher.

Comme vous l’aurez remarqué, M. Barroso ne regrette rien, non, rien de rien et défend avec conviction son bilan. Il nous a livré un discours, lisse, harmonieux et totalement dénué d’autocritique. Mais est-ce que tout a été abordé? Peut-il se sentir concerné par la défiance croissante des eurocitoyens, par les 42,5% de participation aux élections parlementaires de 2014, par les 25% du Front National, par le risque de déflation qui guette l’Union alors même que la machine allemande s’essouffle? Sont-ce là uniquement des affaires de politiques intérieures? Et quel est le rôle de la Commission au sein de la constellation institutionnelle dans l’ère post-Lisbonne? M. Barroso n’a pas cité une seule fois le nom du Président du Conseil Européen. Tout au long de cette rétrospective voulue irréprochable, l’ex-premier ministre portugais nous a bien rappelé que la Commission est la gardienne des traités, mais il eût été possible de nous projeter davantage sur les ambitions futures du projet européen et de nous montrer de quelles initiatives Bruxelles peut être capable.