Il est intéressant de comparer ces deux contextes, ces deux époques, et ces deux territoires. L’un est Etat Nation, l’autre est une union d’Etats Nations.

Tout d’abord, nous pouvons partir du terme « réconciliation » qui est l’action de rétablir des liens entre des adversaires. Par conséquent, la notion de « leçon de réconciliation » peut être décrite comme l’apprentissage et l’instauration sur le long terme de relations convenables voire amiables.

En 1945, nous arrivons à la fin de la seconde Guerre Mondiale qui a terrassé l’Europe économiquement, démographiquement, matériellement et psychologiquement. Il faut reconstruire les sociétés européennes et éviter que le scénario qui a provoqué tant de conflits se reproduise. Le problème réside essentiellement dans la relation conflictuelle entre la France et l’Allemagne. Il est nécessaire de créer un lien durable, un projet de paix perpétuelle – comme dirait Emmanuel Kant – qui complèterait d’une certaine manière les jugements du Tribunal de Nuremberg. Aidé par les réflexions de Jean Monnet, Robert Schuman formule une proposition portant sur la mise en commun des ressources de charbon et d’acier de la France et de l’Allemagne dans une organisation qui serait accessible également aux autres pays européens qui le souhaitent. Le 18 avril 1951, le Traité de Paris instituant la CECA est signé par l’Allemagne, la Belgique, la France, l’Italie, le Luxembourg et les Pays-Bas. Puis vous connaissez la suite après tout, n’est-ce-pas ?

Sur un autre continent, l’Afrique du Sud vient d’être libérée de l’apartheid : politique de « développement séparé ». Les négociations ont conduit à la tenue des premières élections non-raciales en avril 1994, puis se créée la Commission « Vérité et Réconciliation » qui vise à éviter une confrontation directe et violente entre les agresseurs et les victimes. Les personnalités clés de ce processus sont Mgr Desmond Tutu, archevêque anglican de Johannesburg qui l’a présidée ainsi que Nelson Mandela, qui est devenu président du pays après une lutte de plusieurs années pour ses idéologies reflétées par l’ANC. Ces deux protagonistes ont obtenu le prix Nobel de la paix. Le principe était d’accorder l’amnistie à tout « bourreau » qui viendrait confesser les crimes commis, souvent très violents. Il y avait toutefois deux conditions à ce pardon : ne rien omettre des faits concernés dans leur déposition et avoir agi sur ordre hiérarchique dans le but de servir l’objectif « politique » de l’époque consistant à défendre la race blanche.

Il y a indéniablement des similitudes dans ces deux événements réunificateurs, tournants de l’histoire menés par des personnalités charismatiques. En effet, une notion commune saute aux yeux : le pardon. C’est un concept d’origine religieuse et morale qui est intervenu dans le champ politique mais aussi historique et sociologique comme instrument de gestion de sorties de situations conflictuelles et comme réponse pour mettre un terme aux effets désastreux des violences collectives de grande ampleur.

De plus, Andréa Lollini en évoquant l’Afrique du Sud parle d’une véritable stratégie d’inclusion de l’ennemi. Pour se faire, il est important pour l’ancien adversaire déchu de reconnaître ses fautes. C’est une capitulation évidente à la société, on reconnaît le système comme légitime si on présente ses excuses aux institutions qui le caractérisent. L’Allemagne de l’Ouest après la guerre doit aussi s’expier de ses fautes et prouver son absence de danger pour les pays voisins. En joignant la CECA, l’Etat germanique considère le système de coopération européenne comme effectif et entame son intégration dans ce qui deviendra l’Union Européenne.

On peut constater dans les deux cas l’appel aux institutions. On participe à recréer le lien national par une amnistie constitutionnelle dans le cas de l’Afrique du Sud tandis qu’en Europe, on instaure des institutions protectrices des droits de l’homme comme le Conseil de l’Europe en 1948. Jean Monnet a exprimé clairement la nécessité de ce cadre institutionnel par une célèbre phrase : « rien n’est possible sans les hommes, rien n’est durable sans les institutions ». On tente en effet de préserver une stabilité encore précaire tout en respectant les victimes. C’est pour cette raison que les transitions démocratiques de l’Allemagne et de l’Afrique du Sud sont indispensables. Cela permet de délaisser l’époque révolue de systèmes raciaux pour évoluer vers un modèle politique dans lequel le peuple est souverain indifféremment de distinctions basées sur la couleur de peau, la religion, le sexe, etc.

Ce phénomène de réconciliation entraîne aussi une culture commune basée sur la tolérance en gardant en mémoire la rupture sociétale. C’est un devoir moral porté par les différents Etats qui entretiennent le souvenir de souffrances de certaines classes de la population afin que les événements ne se reproduisent pas. Mais dans les deux cas une division subsiste. En effet, l’Afrique du Sud comprend 11 langues officielles représentatives des ethnies qui la composent ce qui créé des problèmes de communications entre les populations tout comme l’Union Européenne qui compte 24 langues différentes. Les inégalités persistantes, la difficulté d’intéresser les populations à la culture communautaire, les différentes religions parfois peu compatibles sont problématiques sur les deux territoires. Se pose encore la question de la notion de « culture européenne », tout comme il est difficile de définir une culture sud-africaine homogène bien qu’il y ait des symboles communs tels que le drapeau européen ou la figure emblématique de Nelson Mandela.

Il y a bien sûr eu une multitude de travaux artistiques lors des périodes conflictuelles qui ont engendré un développement incroyable de témoignages littéraires, picturaux, musicaux, architecturaux lors de la réconciliation. Nous pouvons ici citer deux exemples littéraires probants : Nadine Gordimer qui a dénoncé la politique de l’apartheid et continué à décrire la société après la chute de régime comme on peut le voir dans une citation de l’ouvrage L’arme Domestique : « Ceux qui veulent oeil pour oeil, meurtrier pour meurtrier, ils ne tourneront pas la page ». On peut facilement la comparer à Romain Gary, écrivain, diplomate et résistant français qui dénonça les affres de la seconde guerre mondiale notamment dans le livre Education Européenne : « En Europe on a les plus vieilles cathédrales, les plus vieilles et les plus célèbres Universités, les plus grandes librairies et c’est là qu’on reçoit la meilleure éducation – de tous les coins du monde, il paraît, on vient en Europe pour s’instruire. Mais à la fin, tout ce que cette fameuse éducation européenne vous apprend, c’est comment trouver le courage et de bonnes raisons, bien valables, bien propres, pour tuer un homme qui ne vous a rien fait ».

Le sport aussi a été un succès quant à la réconciliation sur ces territoires. Parallèlement aux premiers avancements vers la construction européenne d’après guerre, des compétitions sportives ont fait leur apparition avec la création de l’UEFA en 1954 et l’initiative du journal français L’Équipe qui a eu l’idée d’organiser la Coupe d’Europe en 1955. En Afrique du Sud, la coupe du monde de rugby de 1995 devient grâce à Mandela un instrument unificateur dans le pays et fait oublier les symboles afrikaners de l’équipe des Springboks.

Quant à la prospérité territoriale, l’Afrique du Sud est désormais la seconde puissance économique africaine, derrière le Nigéria, depuis que la fin de l’apartheid a ouvert le pays aux échanges internationaux. Sa balance commerciale est excédentaire malgré un manque d’homogénéité au niveau de la richesse par habitant puisque les « coloured » et les populations des « townships » sont en marge de ce développement. Il en est de même pour l’Europe qui est redevenue une grande puissance économique, après la reconstruction mais où on peut différencier les pays de l’ancien bloc de l’Ouest, développés avec une croissance faible et les pays de l’ancien bloc de l’Est moins développés mais à plus forte croissance. Ces explications sont très sommaires dépendant de plus des processus cumulatifs d’agglomérations spatiales, créant des zones très inégales d’où l’existence de politiques régionales cherchant un compromis entre équité spatiale et efficacité économique.

Malgré les avancées de ces territoires en termes de réunification, nous pouvons affirmer qu’à ce jour il n’existe ni « rainbow nation », ni population européenne soudée. La réconciliation est institutionnelle mais sociologiquement partielle. Faudrait il alors trouver des solutions similaires ? Pourquoi après tout ne pas tenter la vulgarisation de la communication sur ces deux territoires ? Ce ne serait malheureusement pas suffisant, l’éducation a un rôle primordial dans le processus évidemment tout comme la présence d’acteurs locaux représentant l’unité, la transparence, la participation citoyenne… Nous attendons toujours la solution miracle, et cette solution j’y réfléchis tous les jours et je ne suis pas la seule bien heureusement!