« Qui connaît quelque chose à l’histoire sait que les grands changements sociaux sont impossibles sans la rébellion féminine. Le progrès social peut être mesuré exactement par la position sociale du beau sexe, y inclus les moches ». – Karl MARX

L’Europe, scindée politiquement en deux lors de la Guerre froide, a vécu deux histoires différentes, selon qu’il s’agisse de l’Europe de l’Est ou de l’Ouest. Cela est aussi le cas des femmes d’Europe médiane et orientale qui, soumises à des circonstances sociales et politiques distinctes à celles des femmes occidentales, vont vivre une histoire démarquée par le « rideau de fer ».

Les enjeux des femmes n’étaient point à l’ordre du jour dans les démocraties populaires d’Europe de l’Est, et les femmes elles-mêmes étaient politiquement invisibles. Qu’est-il arrivé aux femmes durant les différentes étapes de transition du communisme à l’économie du libre marché et au multipartisme? Il semble nécessaire de comprendre le lien entre les institutions politiques et cette évolution, et d’analyser le rôle de la femme dans le nouvel ordre politique et social d’Europe de l’Est.

Certes, les ouvrages des premiers théoriciens du socialisme plaidaient pour l’insertion de la femme sur le marché du travail et sur la sphère publique, afin de contribuer avec leur énergie et leur intelligence à la création d’une société plus égalitaire: Les tâches ménagères privées ont fini par devenir des responsabilités publiques, et la femme n’allait plus être forcée à se marier ni subordonnée à un homme avec lequel elle aurait préféré ne pas vivre.

Les politiques des sociétés communistes furent fortement influencées par l’ensemble d’idées sur la participation des femmes dans la population active. Or ces politiques furent critiquées par la plupart des féministes. Comment expliquer ce paradoxe? Avant tout, le but principal des sociétés communistes était de trouver davantage plus de main d’œuvre chez les femmes plutôt que d’aboutir à l’égalité des sexes. De plus, le support pour la participation égalitaire des femmes et des hommes dans la population active était insuffisant. Le nombre d’obligations de l’homme au foyer était rarement discuté. Enfin, le processus même d’insertion de la femme a eu lieu dans une ambiance autoritaire, où les femmes avaient presque aucune influence sur les politiques qui affectaient leurs vies.

L'Ouvrier et la Kolkhozienne

« L’Ouvrier et la Kolkhozienne », œuvre créée en 1937 par la sculptrice Vera Moukhina pour représenter l’Union soviétique à l’exposition universelle de Paris. La sculpture, composée des figures d’une femme brandissant la faucille, et d’un homme brandissant le marteau, symbolise les deux branches du prolétariat: les paysans et les ouvriers; mais elle représente aussi sur un pied d’égalité les deux fondements de la société: la femme et l’homme.

Dans toute société, ce sont les expériences passées de la femme qui influencent ses inquiétudes sur le présent et ses espoirs pour l’avenir. Toutefois, la situation des femmes dans les régimes communistes d’Europe de l’Est était changeante et les bilans que les femmes font de cette période varient dans chaque pays. Parmi les facteurs de différence entre ces pays, il faut prendre en compte la composition des secteurs de travail, le niveau de formation, le statut de la femme, et les tensions et conflits latents ou ouverts entourant les anciennes politiques sur les femmes. Même les espaces publics et de discussion de ces enjeux variaient d’un pays à l’autre.

Il est assez étonnant, par exemple, que dans des pays comme l’Albanie, avec une forte tradition religieuse et une population rurale majoritaire, et la Roumanie, avec un passé rural omniprésent et une élite intellectuelle réduite, le nombre de femmes ayant emménagé dans la sphère publique lors des 45 ans de régime communiste soit plus large que dans la plupart des pays industrialisés. Ces femmes ont réussi à rentrer dans le groupe de « travailleurs qualifiés » et de « professionnels », notamment parce qu’elles ont trouvé des nouvelles opportunités pour changer et se développer quand elles ont quitté le cadre traditionnel.

Dans la plupart des démocraties populaires, les femmes et les hommes sont intervenus sur le marché du travail à un nombre presque égal pendant la période communiste, même si le travail dans certaines professions était exclusif au genre. Dans presque tous les pays d’Europe de l’Est, certaines femmes sont montées au-delà des postes de niveau moyen. Elles étaient présentes dans les Parlements mais très peu d’entre elles se trouvaient dans les Comités centraux du Parti ou dans les bureaux politiques. Au niveau local et international, les femmes occupaient souvent des postes de représentation au sein des organisations officielles, surtout en raison des quotas. Dans certains pays, elles étaient même méprisées en raison de leur différence éducative et professionnelle par rapport aux collègues masculins.

Dans l’ancienne Tchécoslovaquie, les améliorations du statut des femmes à l’époque du communisme se furent sentir surtout dans les secteurs d’éducation et de travail. L’accès des femmes à l’éducation et à la formation technique augmenta, certes, mais elles étaient souvent orientées vers des professions traditionnellement considérées comme « appropriées » pour elles ou féminisées. Comme dans d’autres pays communistes, les femmes en Tchécoslovaquie avaient plus d’accès à l’information politique qu’auparavant. Elles étaient assez bien représentées parmi les élites politiques, mais rares furent celles ayant réussi à obtenir un poste de pouvoir au sein du Parti communiste. Nonobstant, est remarquable le rôle joué par les femmes tchécoslovaques dans la création de la Charte 77, texte qui manifeste l’opposition au processus communiste de « Normalisation » du pays. Même si le nombre de femmes signataires est limité, les porte-paroles du mouvement à l’origine de la Charte étaient souvent des femmes.

Malgré leur participation aux événements ayant entraîné la chute du régime communiste, les femmes ont été bientôt politiquement marginalisées: Très peu de femmes furent nommées ou élues à des postes au sein du gouvernement postcommuniste. Il y a des exceptions comme Rita Klímová ou Jana Ryslinková, des anciennes activistes dissidentes qui ont représenté la Tchécoslovaquie pendant la Révolution de velours en 1989. L’écrivaine Eda Kriseová et l’athlète Vera Cáslavská sont devenues les conseillères du premier président de la Tchécoslovaquie postcommuniste, Václav Havel. Rita Klímová et Dagmar Buresova ont occupé chacune les postes d’ambassadrice aux États-Unis et de présidente du Conseil National.

Après la dissolution de la Tchécoslovaquie, des figures féminines arrivent à la tête de certains mouvements et partis politiques des Républiques Tchèque et Slovaque. Mais cela n’empêche pas que les femmes restent sous-représentées dans les nouvelles élites législatives issues des élections démocratiques.

Si bien le bilan de la situation tchécoslovaque ne s’avère pas si négatif, il faut rappeler que la femme tchécoslovaque, au moins celle de la partie tchèque, a grandi et travaillé dans une société déjà industrialisée avant la Seconde Guerre mondiale. Cela est aussi le cas de l’ancienne République démocratique allemande. Deux autres particularités de la situation en Allemagne de l’Est sont d’abord les aides financières que la République fédérale allemande lui fournissait, et puis la complexité des relations entre les deux Allemagnes, qui ont fortement affecté le processus de transition et unification allemandes.

Affiche soviétique faisant propagande à la Journée des femmes: Le 8 mars 1917, des ouvrières en grève et des femmes défilent dans les rues de Petrograd. C'est le début de la Révolution de février. En 1921, l'Union soviétique adopte officiellement le 8 mars comme Journée des femmes, afin de rendre hommage à la manifestation de 1917 qui avait déclenché la Révolution russe. Le 8 mars est alors une fête d'origine communiste.

Affiche soviétique faisant propagande à la Journée des femmes: Le 8 mars 1917, des ouvrières en grève et des femmes défilent dans les rues de Petrograd. C’est le début de la Révolution de février. En 1921, l’Union soviétique adopte officiellement le 8 mars comme Journée des femmes, afin de rendre hommage à la manifestation de 1917 qui avait déclenché la Révolution russe. Le 8 mars est alors une fête d’origine communiste.

Avant l’unification, les femmes de l’Allemagne de l’Est et de l’Allemagne de l’Ouest avaient des plaintes sérieuses à propos de l’absence d’égalité et de l’attention insuffisante accordée par l’État aux enjeux féminins. Néanmoins, la situation de la femme n’était point la même dans les deux Allemagnes. Au moment où l’unification a eu lieu, un grand pourcentage des femmes de la République démocratique allemande était en période de formation ou faisait partie de la population active, ayant achevé le même niveau d’éducation que les hommes. De plus, la plupart des allemandes de l’Est contribua de façon non négligeable au revenu familial.

La démocratie populaire allemande avait, depuis 1972, un Code assez libéral sur l’avortement, pour autant que ce dernier intervienne dans les trois premiers mois de grossesse. Des aides à l’emploi et congés parentaux étaient accordés surtout aux mères célibataires, qui avaient plus d’avantages par rapport à leurs collègues mariées. Afin d’encourager l’entrée des femmes dans la population active, l’administration soviétique militaire et la Constitution de 1949 prévoyaient chacune des règlements en faveur de l’égalité salariale et l’institution formelle de l’égalité des genres dans tous les domaines de la vie sociale. Or, cela n’empêchait à l’Est de souffrir d’une « fuite de cerveaux » et de la perte de travailleurs qualifiés. L’égalité des genres n’était pas parfaite, notamment parce qu’un autre principe, celui de la liberté contractuelle entre employeurs et salariés, lui faisait obstacle.

Avec l’unification, les femmes de l’Est doivent faire face à un avenir probablement dévastateur pour leur participation au marché du travail. En effet, le taux de chômage augmente significativement dans les années 1990. De ce fait, l’opinion publique se prononce sur les avantages pour la femme de pouvoir rester à la maison avec ses enfants. Cela divise les allemandes, dont les plus conservatrices défendent la distribution traditionnelle de tâches au foyer. La croissante frustration à l’Est finit par trouver une expression politique lors des premières élections législatives, quand le parti communiste retrouve un nombre important de voix.

Deux nouveaux enjeux apparaissent après l’unification: la sous-représentation des femmes au Parlement et la réticence des allemandes de l’Est à s’impliquer dans la vie politique. Comparée au cas de la République démocratique allemande, la nouvelle Allemagne a connu une réduction importante du nombre de femmes siégeant au Parlement. L’enthousiasme de la transition déclina et les femmes autrefois impliquées dans les mouvements d’indépendance féminine ont vu leur participation se réduire considérablement, soit dans la société ou dans la sphère politique. Cette baisse de l’activisme féminin s’explique d’abord par le temps et les efforts que la femme consacre désormais à s’installer dans une société dont les institutions ne lui sont pas familières. Puis, dans un climat de travail si instable, on s’attendait plus à ce que les hommes reçoivent les emplois disponibles.

Ainsi, les allemandes de l’Est n’ont pas retrouvé l’ambiance politique adéquate pour devenir des actrices politiques à l’échelle nationale et internationale. Les questions sociales et économiques sont devenues des problèmes cruciaux pour les femmes de la nouvelle Allemagne, notamment pour celles appartenant à la population active. En même temps, les organisations féminines en Allemagne de l’Est étaient, dans le meilleur des cas, au stade embryonnaire.

Sans aucun doute, le rôle de la femme dans la société dépend du niveau d’éducation auquel elle a accès. L’éducation est un facteur lié aux politiques menées par les gouvernements européens. Le degré d’émancipation de la femme est aussi un élément qui influe sur son intérêt et sa participation active à la politique, soit nationale ou européenne. Contrairement à ce qu’on aurait pu croire, les régimes communistes ont favorisé la situation des femmes, même si le but d’origine était celui d’attirer plus de main d’œuvre. Mais les avantages accordés par ces régimes n’étaient pas suffisants en raison de la gouvernance instable et la mauvaise gérance politique; et ils sont devenus désuets lors de la transition.