L’idée que la France cède son siège au conseil de sécurité de l’Organisation des Nations Unies à l’Union européenne en tant qu’institution communautaire fait bondir aux quatre coins de l’hexagone et à tous les bords de l’échiquier politique français. Pourtant, il s’agit d’un questionnement qui mérite d’être posé.

La polémique autour de ce sujet s’embrase le 28 novembre 2018 lorsque le vice-chancelier allemand Olaf Scholz suggère que la France cède ce siège permanent en faveur de l’Union européenne. Cette déclaration a fait l’effet d’une petite bombe diplomatique amenant même certain.e.s à diffuser la rumeur que la France allait céder son siège uniquement à l’Allemagne lors de la signature du Traité d’Aix-la-Chapelle. Pourtant, Olaf Scholz a même proposé qu’en contrepartie de cet acte, le poste de chef de cette délégation européenne auprès des Nations Unies revienne de manière permanente à un.e français.e.

La nécessité de réformer le Conseil de sécurité

Revenons donc sur cette proposition. Le conseil de sécurité de l’ONU a été créé au sortir de la guerre, en 1946, et est composé des grands vainqueurs du conflit : les Etats-Unis, la Russie (ex-URSS), le Royaume-Uni, la Chine et la France qui deviennent dès lors les « gendarmes du monde ». Toutefois, en 2019, il représente un ordre mondial bien révolu. Plus de 70 ans après la fin de la guerre, cette composition est dépassée et délégitime fortement l’institution qui souffre d’un cruel manque de représentativité géographique et politique de la communauté internationale aujourd’hui. En effet, alors que les membres du Conseil représentaient plus de 50% de la population mondiale en 1945, ce serait aujourd’hui cinq Etats comptant pour moins de 30% de la population du globe qui seraient chargés de traiter les grands problèmes internationaux de sécurité et de paix.

Ainsi, l’idée de réformer cette institution est quelque chose de très répandu et faire de l’Union européenne un membre permanent apparaît comme un bon début, qui pourrait lancer la dynamique de la réforme. En effet, afin d’illustrer le monde tel qu’il est aujourd’hui et non plus uniquement à travers une hiérarchie entre vainqueurs et vaincus d’un conflit passé, une des options possibles est de régionaliser les sièges. Cela permettrait à l’ONU d’être en accord avec les développements mondiaux récents, notamment en s’adaptant aux intégrations régionales croissantes (l’Union Européenne, l’ASEAN, le Mercosur, l’Union africaine etc.) mais aussi pour intégrer une meilleure répartition démographique. Ainsi, faut-il créer un siège pour chaque grande région : l’Afrique, l’Asie, le monde arabe, l’Amérique latine etc. ?

Cette proposition n’est qu’une modeste ébauche d’idée de réforme et il est nécessaire de continuer à réfléchir sur une nouvelle composition du Conseil de sécurité de l’ONU couplée avec un nouveau fonctionnement de l’organisation. De plus, cela risque de prendre du temps car aujourd’hui la Charte des Nations Unies ne mentionne que la présence « d’Etats » au Conseil, et il faudrait donc changer le texte pour se diriger vers cette forme de « conseil des régions du monde » qui permettrait de foncièrement changer la manière de concevoir la gouvernance internationale. De fait, un siège européen pourrait être un début de rééquilibrage des forces.

Et pour l’Union européenne alors ?

Du côté de l’Union européenne, même si la France reste loin d’abandonner un tel statut, l’idée germe et notamment car elle paraît encore plus plausible si le Royaume-Uni, qui possède également un siège permanent, sort effectivement de l’Union. En plus de, comme on l’a vu, accroître la légitimité de l’ONU cela ferait de même pour l’Europe communautaire pour qui le déclin sur la scène mondiale est avant tout lié au déclin de son pouvoir de négociation.

L’Union européenne est le projet d’intégration régionale le plus poussé au monde et est érigé comme un véritable modèle pour tout continent, sous-continent ou région qui aurait un projet politique et économique commun. Ces institutions régionales, et notamment l’Europe, doivent pouvoir être représentées sur la scène politique mondiale pour promouvoir le multilatéralisme et faire face aux vieilles hégémonies nationales. La construction européenne a permis de bâtir un continent en paix où règne l’Etat de droit et devrait donc être considérée comme un interlocuteur privilégié sur la scène internationale lorsqu’il s’agit de résolution pacifique de conflits ou encore de promotion et protection des droits humains.

Toutefois, cet acte n’aurait de sens que s’il est accompagné de bien d’autres mesures d’approfondissement de l’Union européenne et notamment de sa politique extérieure commune. En effet, aujourd’hui, cette dernière reste beaucoup plus intergouvernementale que réellement communautaire et si l’Union européenne obtient une place au Conseil de sécurité de l’ONU elle doit être dotée d’une vraie diplomatie commune. Européaniser ce siège entend que le projet européen soit revitalisé notamment à travers une défense intégrée et indépendante.

Une telle décision de la part de l’Etat français paraît aujourd’hui inconcevable mais cela apparaîtrait comme un vrai « vote de confiance » envers le projet européen. En effet, cela permettrait de montrer que l’Union européenne est enfin vue comme un projet sérieux qui doit être approfondi. Par exemple, si le président Macron milite pour la création d’une armée européenne indépendante, la logique voudrait qu’on aille également dans le sens de l’idée d’un siège au Conseil de sécurité de l’ONU.

En somme, la proposition reste à se bâtir de solides bases, à se préciser et à continuer de germer mais ce n’est pas une idée à jeter car elle permettrait à la fois de poser les fondements d’une gouvernance démocratique et représentative mondiale à l’ONU mais également de continuer le processus d’intégration européenne qui aurait bien besoin qu’on retrouve le sens du collectif.